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TURQUIE: Entre dictature et résistance

Voici le compte-rendu d’un entretien radiophonique1 avec Sarah, Kiraz et Deniz, pour nous éclairer sur les nombreux événements qui ont bouleversé la Turquie ces dernières années. Deniz et Kiraz viennent de Turquie, Sarah a participé à des mouvements sociaux et politiques en France avant de pour-suivre ses études en Turquie, où elle s'est engagée pendant six ans dans des luttes politiques.
Depuis plusieurs années, on observe une escalade dans le durcissement du régime turc. Les élections de 2015, la reprise de la guerre dans les zones kurdes, le contexte syrien de crise et de guerre sont autant d’éléments d’une analyse qui tente d’expliquer la situation actuelle2.

RZ: Sarah, comment analyses-tu, durant les années précédant ces élections, l’ambiance dans la société turque, notamment autour des événements du parc Gezi3, les pourparlers avec les Kurdes?
Sarah: La période de durcissement avait déjà commencé en 2009, en 2011 avec l’incarcération de plus de 10.000 Kurdes militant·e·s politiques et syndicaux·ales, journalistes, étudiant·e·s et avocat·e·s et en 2013, la résistance du parc de Gezi avait ouvert une fenêtre d’espoir et de lutte. Ça a été un moment de croisement entre diverses formes de luttes et divers cercles. Il y avait aussi bien les mouvements kurdes, LGBTs4, écologistes, féministes, que des groupes de gauche et droite nationalistes opposés à la politique d’Erdogan. Ce qui a permis Gezi, c’est le processus de pourparlers entre le mouvement kurde et l’Etat turc qui était en cours, initié en mars 2013 par le PKK. Le cessez-le-feu et l’atmosphère de détente ont permis ce mouvement. La répression a été énorme, les liens qui s’y sont créés ont été dénoués assez rapidement.

Le parti d’Erdogan, l’AKP, a vu un danger dans le fait que des Turc·que·s et des Kurdes se soient allié·e·s pour lutter ensemble à cette occasion, ce qui a justifié la férocité de la répression, n’est-ce pas?
Il y a toujours eu des Turc·que·s solidaires des Kurdes. Ces alliances se sont élargies et structurées au sein du HDK4. Une partie du mouvement de Gezi n’étant pas favorable au mouvement kurde, l’opposition au régime qui unifiait le mouvement ne suffisait plus et le mouvement a implosé. Après Gezi, le HDP5 a été créé, avec en son sein des assemblées souveraines sur les sujets qui les concernent (assemblée des femmes, LGBT, jeunes, écologistes, droit des travailleurs etc.).
Erdogan, qui était premier ministre jusqu’en 2012, est devenu président en 2014. Insatisfait des pouvoirs qui lui revenaient, il a souhaité changer la constitution, mais pour cela il lui fallait une majorité des deux tiers au Parlement.
En Turquie, un parti doit obtenir 10% des suffrages au niveau national pour rentrer au Parlement, ce qui n’était pas le cas du mouvement kurde en tant que parti. Pendant toute la durée des élections de 2015, l’enjeu pour le HDP était de dépasser ce barrage électoral mis en place dans la constitution de 1982 spécialement pour les en empêcher, ce qui aurait privé Erdogan d’une majorité parlementaire et donc d’une possibilité de modifier la constitution.
Pendant la campagne de juin 2015, il y a eu beaucoup d’attaques contre les Kurdes et le HDP alors même que le processus de pourparlers était toujours en cours. Du côté du régime, tout a été fait pour déstabiliser et provoquer le mouvement kurde, notamment les groupes armés (attentats, attaques, assassinats dans les rangs du HDP). Malgré cela, après une campagne très dynamique, menée avec peu de moyens et beaucoup d’espoir qui a rassemblé beaucoup plus largement que le HDP lui-même, le parti a obtenu 13% des suffrages, une première, un événement historique et un immense espoir. Il y avait désormais beaucoup d’opposants à Erdogan au Parlement (environ 80 députés). Erdogan a donc convoqué une deuxième élection au mois de novembre 2015 pour éviter un gouvernement de coalition. Entre ces deux moments, il y a eu un déferlement de violences et d’attaques étatiques envers le HDP et les militant·e·s kurdes. Soit commanditées par l’AKP, soit fortement soupçonnées de résulter d’une collusion avec les islamistes, beaucoup de ces affaires ne sont pas claires mais les présomptions contre Erdogan et son gouvernement sont très fortes. On compte des centaines de morts dans des attaques lors de meetings du HDP. L’objectif était de démoraliser les gens qui croyaient en un changement démocratique, en une résolution de la question kurde par la voie démocratique. Il lui fallait aussi semer la peur, le chaos, pour se construire une image d’homme providentiel et récupérer des voix de l’extrême droite. Tout cela assorti d’une stratégie de contre-insurrection assez classique.
Parallèlement, face à la reprise de la guerre, des quartiers du Kurdistan ont cherché à construire une auto-défense en montant des barricades et en creusant des tranchées car la police y venait pour arrêter, voire exécuter des habitant·e·s. Dans l’entre-deux tours et malgré les violences dont ils étaient victimes, les députés kurdes ont continué à vouloir négocier, jusqu’à ce que la police tue un enfant de 7 ans, une fois les barricades retirées. Erdogan avait à ce moment-là fermé toutes les portes. On a constaté à nouveau beaucoup de fraudes lors de cette deuxième élection et l’HDP a perdu beaucoup de voix (la stratégie du pouvoir a payé) mais a quand même atteint les 10%.

Erdogan est donc parvenu à ses fins: présidence plus forte, majorité au parlement...
Après les élections de juin, la guerre avait repris très fort, entre autres parce qu’Erdogan n’avait pas, dans un premier temps, obtenu cette majorité. Mais on a appris plus tard que cette décision de reprendre la guerre datait d’octobre 2014, alors qu’au moment du siège de Kobané, les manifestations avaient été très fortes en Turquie et au Kurdistan. Certaines zones du Kurdistan avaient quasiment déclaré leur autonomie, la résistance était très forte, les militaires ne pouvaient plus sortir de leur caserne, la situation était explosive. La peur était énorme du côté du pouvoir que l’autonomie décrétée par les Kurdes du Rojava ait un effet de contagion sur les régions kurdes du nord de la Turquie. D’un côté donc, Erdogan se retrouve en phase politiquement avec l’extrême droite sur la domination coloniale sur les Kurdes et parallèlement il cherche à devenir un dictateur.

Ces histoires kurdes sont complexes, en témoignent deux exemples: en Irak, il existe une zone quasi-autonome kurde alors que le président est très proche d’Erdogan et pas du tout du PKK. En Syrie, les acteurs de la lutte à Kobané sont très proches du PKK, lui fournissent une aide armée et à l’entraînement… Ce qui fait très peur et déplaît fortement à Erdogan. Il y a également un soutien renouvelé des Etats-Unis à ces groupes qui sont, finalement, les seuls à réussir à tenir tête à Daech dans la région…
Tout à fait. Pour en revenir à la Turquie, après les élections de novembre, la politique de guerre de l’Etat turc s’est intensifiée, des couvre-feux ont été imposés dans de nombreuses villes du Kurdistan pendant des mois, ce qui n’avait jamais été vu, même pendant les années 1990. Beaucoup de civil·le·s ont été assassiné·e·s, il y a eu des violations de droits humains monstrueuses, des enfants privés d’école pendant des mois et d’importants déplacements de population (un demi-million de personnes), des quartiers entiers rasés. L’idée pour la police était de voir se reconstruire des quartiers lisibles, faciles à contrôler et pénétrer, contrairement aux quartiers à l’architecture ancienne de Diyarbakir par exemple. Ce sont ces endroits-bastions où le mouvement kurde était très bien organisé et bénéficiait d’un fort soutien de la population qui ont été attaqués en premier.
A l’hiver 2015-2016, beaucoup de gens, d’universitaires notamment, se mobilisaient contre cette politique guerrière, qui consistait à rompre systématiquement les trêves, les pourparlers et le processus de paix. Une pétition a été lancée qui a rassemblé des dizaines de milliers de signataires qui refusaient d’être complices de ces crimes d’Etat, de voir se reproduire en pire les événements des années 1990. D’autres pétitions étaient auparavant passées inaperçues, mais Erdogan s’est emparé de celle-ci pour désigner ses signataires à la vindicte publique. S’est alors mise en route une machine de répression énorme pas seulement contre les Kurdes mais contre tous les sympathisant·e·s à la cause kurde, intellectuel·le·s, médias, universitaires…
En 2016, entre janvier et juillet, la répression a été massive dans les zones kurdes. Par ailleurs, la période a été marquée par des affaires troubles autour de livraisons d’armes de l’Etat turc pour les djihadistes, livraisons qui ont été dénoncées par la presse kurde et kémaliste. Puis en juillet de la même année, Gulen a tenté un putsch. L’AKP avait fonctionné en alliance avec Gulen dans tous les domaines, ils se sont retrouvés en conflit (un conflit de clan plus que politique). Ce coup d’Etat manqué a finalement servi de prétexte pour engager une énorme purge dans la fonction publique. Elle a visé toute l’opposition, les contestataires, les Kurdes, la gauche. Le terme de Guleniste était devenu étonnamment large. Il suffisait d’avoir un compte dans une banque appartenant à Gulen pour être une cible… Le pouvoir a profité de cette occasion pour lancer une répression contre toutes les formes d’opposition qui n’avaient souvent aucun lien avec ce coup d’Etat, voire qu’elles condamnaient.
L’Etat d’urgence a été décrété. Le pouvoir du Parlement a été suspendu. Le pays a commencé à être gouverné par décrets présidentiels. L’augmentation du pouvoir personnel d’Erdogan était progressif et déjà visible pendant la guerre de l’hiver 2015-2016. On pouvait déjà constater comment la dictature se mettait en place. La tentative de coup d’Etat a accéléré le processus. L’indépendance très relative de la justice a été réduite à néant. Elle a fini par être à la solde du pouvoir. Avec les décrets d’Erdogan, plus de 100.000 fonctionnaires ont été exclu·e·s de la fonction publique. Près de 50.000 ont été suspendu·e·s, en attente d’être limogé·e·s pour beaucoup, leurs passeports sont annulés. Il·elle·s ne peuvent plus travailler dans la fonction publique ou semi-publique. Il·elle·s n’ont pas droit au chômage, n’ont plus d’assurance maladie, il·elle·s sont en état de mort civile. Les employeurs privés craignent de les embaucher par peur des représailles. Beaucoup de gens sont dans une situation dramatique. On a dénombré une quarantaine de suicides en rapport avec ces limogeages, dont beaucoup de syndicalistes. Ce sont en majorité les Kurdes qui ont été visé·e·s par ces purges. On assiste depuis à un retour de la torture, relégitimée après le coup d’Etat. Elle redevient systématique dans les commissariats et les prisons. On reparle d’un referendum pour le rétablissement de la peine de mort. Le climat de désespoir et de sidération est total. On ne s’y attendait pas, les gulenistes ne s’y attendaient pas. La purge a également massivement touché l’armée, notamment les cadres... Dans la gauche contestataire et dans les rangs kurdes, le désespoir l’a finalement emporté.

De nombreux secteurs sont très touchés, en premier lieu l’éducation. Des enfants sont privés d’école, des cursus universitaires stoppés faute d’enseignants…
Et pourtant Erdogan a lancé l’idée d’un referendum sur le changement constitutionnel. Ça a redonné espoir, à un moment où une grande partie de la population, même ceux qui soutenaient Erdogan, et au sein de son propre parti, n’était pas convaincue par cette dictature. Les gens ont pensé que le non pouvait l’emporter. La campagne pour le non, dans un contexte très inégalitaire, n’a bénéficié d’aucune visibilité médiatique. La répression était incessante, plus de 400 personnes ont été emprisonnées. Il y a eu plus de 2000 gardes à vue en 80 jours de campagne. D’un autre côté, tous les moyens de l’Etat ont été mis en œuvre pour la campagne du oui. Mais il y avait quand même l’espoir de se dire que si le non l’emportait, Erdogan ne pourrait pas faire ses changements puisqu’il disait vouloir s’appuyer sur la volonté du peuple. Il existait encore une possibilité de faire reculer sa légitimité. Il y a encore eu beaucoup de fraudes lors de ce referendum. Officiellement, le oui l’a emporté à 51%. L’OSCE6 a dénoncé les conditions du vote et demandé l’annulation du scrutin. S’il a gagné le scrutin, Erdogan a perdu sa légitimité: il avait gagné jusque-là toutes les élections, avec des résultats pas trop contestables malgré les fraudes. Là, les gens voient que cette victoire n’est pas légitime. Le MHP est divisé, l’AKP est divisé. Il y a de nouveau une certaine diversité, une alliance de forces sur le non. Le soir du referendum, des milliers de personnes sont descendues dans les rues pour protester, ont organisé des manifestations massives, portées principalement par la gauche et non par le MHP.

La polarisation est également géographique. Les grandes villes de l’Ouest ont clairement voté contre, les zones rurales du Nord et du Centre, conservatrices, ont voté oui. C’est paradoxal puisque malgré cette remise en question, Erdogan continue d’avoir tous les pouvoirs.
En effet, mais il y a de nouveau dans la population un certain espoir de résistance. Ce referendum n’a fait qu’entériner un fonctionnement qui existait déjà depuis au moins juillet 2016. L’objectif d’Erdogan d’écraser les Kurdes fait qu’il ne s’arrêtera jamais, tant qu’il n’obtiendra pas ce qu’il veut.

Quelle ambiance avez-vous sentie après ce referendum, autour de ce petit espoir, ce renouveau?
Avant le referendum, on observait déjà des tentatives de construire de nouvelles assemblées, avec de nouvelles formes d’organisation, de nouveaux espaces de luttes dans les villes, surtout à Istanbul. Maintenant, les opposant·e·s à Erdogan vont continuer, il·elle·s comprennent qu’il·elle·s n’ont pas d’autre choix de lutte, il n’y a pas moyen de fuir. Avant le referendum, l’AKP a défini un programme économique: il s’agit d’une série de désastres écologiques et économiques. Il a mis beaucoup de pression sur les secteurs de l’éducation et de la santé. Les luttes locales ne sont pas suffisantes, il faut une coordination entre elles. Ce pouvoir n’a aucune politique déterminée. Il en change sans arrêt. Son seul souci est de se maintenir. Il est prêt à tout pour rester au pouvoir. Peu lui importe de marcher sur des cadavres, de conduire à des désastres économiques et écologiques. Il mène une guerre contre les Kurdes à l’est, une politique de répression sous d’autres formes à l’Ouest. Actuellement, les gens ignorent s’ils vont rester propriétaires de leurs champs car des politiques d’expropriation pour construire des grands projets étatiques sont menées un peu partout. L’Etat a tous les moyens pour faire ça. Le seul objectif de ces grands projets est de nourrir et remplir les poches de son entourage, projets dont l’utilité est discutable. Ils sont aussi très liés à la mafia et au secteur de la construction. Ils font des trucs délirants. Une autre ambition stratégique de ces projets est de créer des collaborations avec des entreprises étrangères, françaises entre autres, afin de s’assurer que les pays en question ne critiquent pas ni ne s’opposent à la politique d’Erdogan et qu’ils ne rompent pas les accords liés à leurs  intérêts économiques. Il s’assure ainsi de leur silence sur les exactions en cours par le biais de ces collaborations économiques.

A tout cela, il faudrait encore ajouter un chapitre sur le chantage et les pressions qui ont été exercées sur l’Union européenne et Mme Merkel autour de la question des migrants, pour empêcher toute protestation internationale. La possibilité que l’Etat turc avait de freiner l’arrivée des migrants en Europe lui a permis des négociations totalement insensées…

 1. Entretien à retrouver en intégralité sur le site de Radio Zinzine <www.radiozinzine.org>
2. Voir Archipel No 258, «Turquie – Solidarité avec les universitaires licencié-e-s»
3. Le parc de Gezi est un des derniers espaces verts du centre d’Istanbul que le gouvernement voulait transformer en centre commercial. Les protestations contre ce projet immobilier ont donné lieu à de très larges mobilisations qui ont rapidement dépassé les seules revendications écologistes, et la répression féroce a amplifié les manifestations citoyennes.
4. Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transsexuels.
6. L’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe

verfasst von compte-rendu d’un entretien radiophonique1 avec Sarah, Kiraz et Deniz,  07.08.2017, eingestellt von ute
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Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 261 (07/2017)

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