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DOSSIER FORÊT: La forêt française, un gouffre entre discours et réalité

Le Réseau pour les Alternatives Forestières (RAF)1 est né en 2008 pour fédérer des groupements et des individus convaincus de l’urgence de trouver des réponses concrètes à l’évolution inquiétante de la politique forestière en France. Face à cette évolution, il n’existe pas de mouvement comparable à celui qui met en question l’agriculture productiviste. Pourtant, des pratiques forestières réellement respectueuses des écosystèmes existent en France, mais elles sont isolées, rarement relayées par les médias et ne sont pas reconnues par les milieux professionnels.
Vous trouverez dans le dossier ci-dessous un article de Gaëtan du Bus, principal initiateur du RAF, sur la forêt française, entouré d’encadrés qui sont tous des extraits de prises de paroles de différentes personnes qui ont participé aux rencontres du réseau.2


En France, une évolution préoccupante


La forêt française marque nos paysages et nos cultures depuis toujours. Magnifique et diversifiée, à quoi ressemble-t-elle aujourd’hui?
Après des défrichements de plus en plus intenses pendant près de 7.000 ans, il en reste à peine 8% en 1850. Dans ce paysage dénudé, la force de Colbert au XVIIème siècle, puis la jeune et fière administration des eaux et forêts réduisent les droits d’usage des paysans et réservent de plus en plus les forêts aux seigneurs (chasse à courre) et aux intérêts de la marine et de l’industrie (verrerie, sidérurgie, tannerie…). Au XXème siècle, l’arrivée du charbon puis du pétrole réduisent temporairement la pression sur les forêts. Le reboisement des terrains de montagne impulsé par l’administration permet de remonter un peu la pente. Mais les deux guerres mondiales font des dégâts considérables. En 1948, le ministère de l’Agriculture instaure le Fonds Forestier National, qui subventionne lourdement le reboisement des terres agricoles et des «taillis dégradés». De cette campagne nationale massive, il résulte de grandes étendues de «forêts» résineuses (épicéas, sapins, pins, douglas), qui à elles seules constituent une part importante de l’augmentation de la surface boisée en France depuis 50 ans.
Or, depuis 2009 et malgré les enrésinements sur terres agricoles, cette croissance est terminée: la surface boisée en France stagne et semble même repartir à la baisse. En cause, les incessantes urbanisations (66.000 ha/an) et la reconquête agricole. Mais en ce début de XXIème siècle, la boulimie de nos sociétés occidentales commence à peser lourd sur les écosystèmes forestiers.
Il faut imaginer que depuis le Moyen Age, la forêt, de la litière aux bourgeons terminaux, est l’objet de prélèvements humains incessants. Surtout que depuis 50 ans environ, les progrès techniques accélèrent sans cesse le rythme avec lequel nos sociétés urbanisées forcent la nature à répondre à ses besoins. Derrière la «gestion durable», il faut deviner «illusion d’exploitation durable», tant on croit pouvoir dominer ce qui reste aux écosystèmes de capacité à générer sans cesse de la biomasse. Mais en réalité, quelle santé ont nos forêts?
Malgré les discours en faveur de l’environnement, la gestion forestière et la filière bois s’engouffrent dans la simplification technique, la rentabilisation des investissements fonciers et les économies d’échelle. La gestion forestière semble être de plus en plus sous la dépendance capricieuse de l’industrie mondiale du bois, l’exploitation mécanisée se généralise, les écosystèmes et les forestiers sont mis sous pression; en un mot la forêt semble devenir un simple «gisement de production», un capital comme les autres, soumis aux aléas de la pensée boursière. Curieuse évolution pour cet espace de nature mythique et le noble matériau bois …
Contrairement aux idées répandues, trois quarts de la forêt française sont privés. La propriété forestière est à la fois morcelée (ce qui est bien connu), et concentrée (ce qui est rarement dit): 3% des propriétaires possèdent 50% de la surface, 14% en possèdent 81%. La concentration est donc plus forte encore que pour le foncier agricole, et va s’accentuant. Le prix moyen de l’hectare forestier non bâti avoisine les 6.000 euros, avec de fortes disparités régionales et locales. Depuis quelques années, ce prix a augmenté d’environ 10% par an. En valeur courante, il a été multiplié par 10 en quarante ans. La forêt devient une valeur refuge devant les incertitudes financières et les craintes énergétiques. Les plus grands propriétaires (moyenne 934 ha) sont essentiellement des personnes morales. Banques, Caisses de dépôts et industriels deviennent des propriétaires importants, jusqu’à posséder l’équivalent de la forêt française au Canada (société Weyer-hausen).
Une part importante des propriétaires privés confie la gestion de grands domaines boisés aux coopératives et sociétés d’exploitation, qui investissent dans les structures de transformation industrielles et concluent avec elles des contrats d’approvisionnement. Disposant alors «du marteau et du chéquier»3, le gestionnaire est dans une position ambiguë. Le volume et les critères techniques de ces contrats d’approvisionnement hypothèquent les fonctions écologiques et sociétales des espaces forestiers. Les écosystèmes et les ouvriers sont mis sous pression pour atteindre des seuils de productivité jugés «acceptables» au regard de critères financiers. Les bois parcourent la planète entière, avec le cortège des nuisances maintenant bien connues. Enfin, aux côtés des éoliennes et du photovoltaïque, la forêt sert de lieu de compensation écologique permettant la construction d’infrastructures parfois très destructrices, cette bourse aux «droits à polluer» faisant l’objet d’un marché financier en plein essor.
Il faut dans le même temps constater la profonde transformation de la filière bois. Il y a quelques décennies, il y avait dans chaque vallée ou région un ensemble de petites entreprises travaillant avec le bois local. Ces structures ont presque toutes disparu, à la faveur d’immenses entreprises qui imposent leurs normes jusqu’à orienter la sylviculture. Par exemple, il y avait en France 10.000 scieries en 1965, dont il ne reste que 1.500 en 2010.
Pour simplifier les stratégies politiques, les ministères favorisent par des aides la concentration de la propriété et de la gestion au profit de quelques grosses structures. Dans le même temps, on assiste à une forte spécialisation régionale (monocultures et filières simplifiées). La diversité des acteurs et des forêts tend à diminuer. Mais tout porte à penser que cette simplification arrange le gouvernement et les intérêts qu’il sert, car une structure pyramidale dont la seule valeur collective est la fonction financière donnée au travail est bien plus facile à piloter qu’une diversité d’hommes et de femmes indépendants aux valeurs et cultures variées.
L’exploitation intensive de la forêt est malheureusement ancienne; mais ce qui semble récent, c’est l’utilisation prépondérante de critères purement financiers comme base de décision forestière.
Ces questions sont peu médiatisées. La scène du débat public se réduit souvent à la communication de l’organisme forestier le plus en vue, l’Office National des Forêts. Gestionnaire du seul modèle de foncier collectif en matière forestière (forêt communale et domaniale), cet organisme d’Etat montre une dissociation croissante entre intérêts locaux (emploi, durabilité des ressources) et stratégies nationales; de plus en plus, sa vocation commerciale pèse sur les écosystèmes et sur les hommes. Plus que jamais porteur de l’étendard du développement durable, l’ONF caresse un discours en décalage complet avec ses directives opérationnelles. Les suicides répétés de ses agents de terrain montrent les souffrances que provoque ce décalage.
La recherche scientifique pourrait se faire l’écho d’un questionnement sociétal. Mais bercée par ses labos clinquants et accrochée à ses objectifs d’excellence intellectuelle sur la scène mondiale, elle s’est bien éloignée des questions que pose le quotidien du bûcheron et du paysan aimant la forêt.
Malgré les signes d’un regain d’intérêt, la communication sur ces questions de société au grand public est quasi inexistante. La filière bois reste opaque vis-à-vis de son entourage, laissant le «Français moyen» dans le gouffre entre forêt mythique (par nature inexploitée) et drame amazonien, apparaissant de-ci de-là pour justifier sa gestion industrielle par la tarte à la crème du développement durable.
Pourtant, la population semble réceptive au message, voire préoccupée par l’avenir des espaces boisés d’Europe. Devant ces questions naissantes, les labels se sont vite développés. Mais initialement établi pour les forêts tropicales, le label de «gestion durable» PEFC4 adapté aux pays européens en a perdu toute sa substance. Il ne sert désormais qu’à attester l’application de la réglementation en vigueur via une «garantie de gestion durable» au contenu très léger, tout en donnant au client final l’illusion d’une gestion forestière écologique.


 La forêt méditerranéenne


Les forêts méditerranéennes sont généralement classées «sans intérêt» par le monde professionnel de la filière bois, mais néanmoins exploitées. Leur ressource en bois d’œuvre est en effet limitée au regard des filières actuelles du sciage. Mais les enjeux forts de la papeterie, des panneaux et surtout, du bois-énergie remettent sur la scène la question de la ressource ligneuse méridionale. Les faibles prix concédés pour cette ressource poussent les producteurs à pratiquer des coupes massives (économie d’échelle), agressives pour le paysage et l’environnement et mobilisant un personnel peu qualifié.
La population civile et les forestiers s’entendent de plus en plus sur un constat: la tendance doit s’inverser. La valeur paysagère et environnementale des espaces méditerranéens ne peut s’accommoder de coupes rases ou même d’opérations se soldant par le maintien de quelques dizaines d’arbres à l’hectare. Or, malgré les discours, les bonnes intentions et recommandations techniques, les schémas de gestion «simples et brutaux» se propagent.


Le Réseau pour les Alternatives Forestières 


Impossible de rester sur ce tableau noir. Car des pratiques forestières respectueuses de l’écosystème existent en France:
- des résistants: petits scieurs fixes amoureux du bois, petites entreprises de travaux forestiers utilisant exclusivement la tronçonneuse et des engins de débardage légers, menuisiers travaillant en direct avec les propriétaires ou bûcherons, techniciens favorisant leur travail…
- des créatifs: scieurs mobiles, éco-constructeurs allant de l’arbre au produit fini, fabricants de bardeaux et fustiers, débardeurs à cheval, paysans valorisant des grumes glanées dans leurs bois.
Mais ces pratiques manquent totalement de visibilité et de reconnaissance et les «labels» actuels ne vont pas, on l’aura compris, dans ce sens.
Le «Réseau pour les Alternatives Forestières» (RAF) est né fin 2008 de la rencontre entre bûcherons, techniciens, artisans, amoureux de la nature… et a deux objectifs: la coopération et la transmission. Coopérer pour briser l’isolement, travailler ensemble, partager les expériences, créer de la solidarité entre acteurs engagés; transmettre pour former d’autres acteurs et les accompagner dans leur parcours, provoquer le débat dans la société civile, susciter l’action et l’exigence de changement.
Concrètement, le réseau organise chaque année une à deux rencontre(s) sur un lieu de pratiques d’un de ses membres, publie deux bulletins de liaison, réalise des émissions de radio et publie des articles, accompagne des actions locales … et a récemment monté avec le CFPPA5 de Digne (04) une formation de bûcherons «éco-gestionnaires récoltants». L’idée maîtresse de cette formation courte de terrain est d’apprendre l’observation des dynamiques naturelles et la façon dont l’homme peut récolter du bois en forêt en accompagnant cette dynamique. La sélection des arbres est faite par le bûcheron au fur et à mesure du chantier, la récolte se fait avec du matériel léger et le bois est vendu directement au client (sans intermédiaire). On dépasse la structuration pyramidale qui, par sa bureaucratie coûteuse, bloque les évolutions et imprime la fatalité dans l’esprit des hommes.
Cette formation, portée par des forestiers de tous bords partageant une culture commune, est un pari sur l’avenir. Le réseau refuse la fatalité d’une filière qui force les hommes à penser que travailler avec la nature et dans la solidarité est antiéconomique. Mais quelle économie voulons-nous? La question est indissociable de toute réflexion sur le travail forestier.
Des groupes de travail se sont constitués dans le réseau, dont l’un rédige actuellement une Charte des pratiques forestières. Ce travail permet de confronter et d’accorder nos conceptions d’une gestion «écologique et solidaire» de la forêt.
Le réseau a pu également réaliser un film, disponible en DVD6, sur un chantier expérimental en forêt mené lors de sa cinquième rencontre fin octobre 2010 en Dordogne. D’autre part, Radio Zinzine suit de près les activités du RAF et a lancé une série d’émissions intitulée «Entre cimes et racines». Parmi les autres projets envisagés, on peut citer la création d’un guide-annuaire des personnes ou entreprises travaillant dans l’esprit du réseau.
Pour que leur travail soit visible, pour bâtir un réel dialogue avec l’écosystème, l’idéal est que les personnes travaillant dans un espace forestier donné puissent bénéficier d’un lien durable avec cette forêt. L’écosystème a sa propre dynamique, la comprendre et y trouver une place constructive prend du temps. C’est pourquoi la question foncière est cruciale. L’un des buts à long terme du RAF est d’arriver à mettre des forêts à l’abri de la spéculation et de la destruction, grâce à leur achat et leur mise à disposition d'équipes forestières consciencieuses. Le réseau collabore dans ce sens avec le mouvement Terre de Liens7 qui lutte contre la spéculation foncière et la disparition de terres agricoles, et qui soutient des projets d’installation ou de maintien de paysans.
De tels espaces forestiers pourraient aussi servir de lieux de formation permanente. C’est déjà le cas avec l’équipe de Treynas, une ferme de Longo maï en Ardèche, qui possède des forêts et qui a une grande maîtrise de la filière bois. C’est un exemple de «paysans forestiers» qu’il serait intéressant de multiplier.
Mais la richesse du réseau, c’est avant tout la diversité des individus qui le composent, la force de leurs implications quotidiennes et de leur espoir de changement. Chaque rencontre apporte de nouveaux personnages!
Gaetan du Bus*
* ingénieur forestier indépendant, un des coordinateurs du RAF.



1. Réseau pour les Alternatives Forestières 1 rue Michelet, 12400 St-Affrique
(page forêt de  www.relier.info), alternatives.forestieres(at)yahoo.fr.
2. Prises de parole tirées des émissions «Entre cimes et racines» réalisées par Radio Zinzine en partenariat avec le réseau. Les six émissions déjà réalisées peuvent être commandées sur CD MP3 auprès de Radio Zinzine, F-04300 Limans (10 euros, frais de port inclus).
3. Marteau: expression désignant le fait que les forestiers préparent une coupe dans une forêt en marquant les arbres qui seront abattus.
4. «Programme for the Endorsement of Forest Certification», la plus importante organisation mondiale de certification de l’exploitation forestière.
5. Centre de Formation Professionnelle et de Promotion Agricoles.
6. «Tenter l’alternative…, pour une gestion douce de la forêt», à commander auprès du Réseau pour les Alternatives Forestières(Prix: 13 euros, frais d’envoi compris).
7. <www.terredeliens.org>.


Florent Dalloz, débardeur à cheval, Savoie


C’est un peu le débardeur qui va donner le rythme sur le chantier et l’organisation se fait là autour. Ca ne veut pas dire qu’on est là pour commander tout le monde, mais on donne le tempo et après, la complémentarité se fait entre le bûcheronnage et le cheval automatiquement.
Beaucoup ont l’idée que c’est passéiste parce qu’on a perdu le fil. Nous avons voulu montrer que ça reste un très bon outil qui peut être moderne. On a l’impression qu’avec leur puissance et leurs techniques hydrauliques les machines ont beaucoup plus d’avantages, mais on s’aperçoit que les chevaux ont les qualités de souplesse, de l’adaptation et de la maniabilité et qu’ils se prêtent mieux à certains terrains.
Chez les jeunes il y a un intérêt pour le métier de débardeur, mais on le trouve plutôt au sein d’un réseau comme ça que parmi les jeunes qui sortent de formations classiques. S’ils veulent se former, il faut qu’ils rentrent vraiment dans ce métier qui n’est pas facile, mais c’est un métier extrêmement satisfaisant et c’est vraiment un plaisir de travailler avec des chevaux.


Thibault d’Harveng, paysan, propriétaire de forêt, Dordogne


Les meubles que les gens achètent aujourd’hui à IKEA ne se transmettent pas, ce sont des meubles qui coûtent très cher parce que si l’on les démonte deux fois, ils sont pétés. Par contre, l’ancien meuble de famille qu’on transmettait avait pris plusieurs fois sa valeur au bout de quatre ou cinq générations. On est dans une société de consommation rapide et on n’a plus cette culture-là.


Michel Mazeau, propriétaire de forêt, ex-entrepreneur forestier, Dordogne


Je n’ai jamais pu travailler avec des coopératives et des gens comme ça, c’est une catastrophe de voir toutes ces coupes à blanc. Nous avons une forêt que nous avons toujours gérée par du jardinage et des puits de lumière, où on ne fait que des prélèvements ponctuels. Ca nous permet au bout de quatre générations d’avoir de très beaux arbres sur notre propriété.
L’industrialisation et la mécanisation à l’outrance datent de l’après-tempête de 1999. On a fait appel aux abatteuses et l’industrie s’est glissée dans ce créneau-là. Aujourd’hui ils sont obligés de passer par des coupes à blanc pour rentabiliser leurs machines. Moi, j’avais une entreprise jusqu’en 2007 et le fait de travailler différemment m’a obligé d’arrêter mon activité.
On a l’impression que le phénomène du bois-énergie sera une bouffée d’oxygène pour la filière bois. C’est sans doute vrai du point de vue économique à court terme, mais à mon avis il en résultera une véritable dégénérescence des forêts à but de bois d’œuvre. On trouvera de plus en plus de forêts de petit diamètre, exploitées de manière régulière. Les gros bois sont voués à disparaître et on arrivera aux monocultures, des hectares de pins maritimes, des hectares d’eucalyptus, des hectares de robiniers, ce sera véritablement l’industrie moderne forestière. On vient de planter une superficie importante de robiniers qui seront exploités tous les trois ans de manière mécanique pour le bois-énergie. Ce qui veut dire qu’ils ont certainement été modifiés génétiquement. A mon avis nos arrière petits-enfants et même nos petits-enfants ne verront plus jamais un chêne d’un mètre cinquante de circonférence, ou alors seulement dans des îlots, là où des propriétaires ont bien voulu, par amour ou par protection, garder des bois de manière traditionnelle.
Cette évolution est aussi liée au fait qu’encore il y a une trentaine d’années il existait énormément de petites structures forestières, scieries et autres, qui maintenaient ce patrimoine forestier. Les propriétaires étaient attachés à leurs scieurs et conservaient le bois. Aujourd’hui, malheureusement, tout ça est fini, les petites scieries disparaissent à vitesse grand-V et nous n’avons plus que de très grandes scieries industrielles. Très souvent, les propriétaires sont des héritiers de parents ou grands-parents. Ils ne connaissent pas leur forêt et font confiance à des gens qui, eux, ne font que du business.


Gérald Hoolans, élagueur, Vaucluse


Ce n’est pas le client qui est roi chez moi, c’est l’arbre. J’explique qu’il faut respecter les arbres, bien sûr j’écoute ce que veut le client mais j’aiguille son choix vers le bien-être de l’arbre en lui faisant le moins de dégâts possible.
Comme Florent, je travaille avec Treynas, et c’est vrai que c’est beaucoup plus rigolo de faire des chantiers en commun, ça va plus vite et on s’amuse. Mon métier c’est ma passion et autant travailler en s’amusant.


Emmanuelle Rouff, débardeuse à cheval, Treynas, Ardèche


Au début j’ai abordé la forêt à travers des gens qui l’aimaient, qui aimaient y travailler. Mais pour moi il n’y a pas que la forêt, c’est un ensemble. J’aime bien le terme paysan-forestier, j’ai toujours dans cette idée qu’on peut vivre d’un pays tout en le respectant et en le préservant et en ayant des rapports sociaux beaucoup plus tranquilles et égalitaires, qu’on se sent tous concernés par notre environnement immédiat.


Marie Claesen, présidente de l’association «Forêt sans âge», Dordogne


Dans le nord de la Dordogne, qu’on appelle le Périgord Vert, il y a énormément de forêts et ces derniers temps on voit vraiment des hectares et des hectares partir en fumée. Du jour en lendemain, il n’y a plus de bois et c’est à la fois un choc psychologique et un choc écologique. Pourquoi on arrive à des choses comme ça? Pourquoi là où les gens se promenaient, où ils cherchaient des champignons, il n’y a plus que de la terre et des souches retournées? Pour eux c’est une violence terrible.
Si l’on veut informer, il faut d’abord qu’on soit compétent, et c’est pour ça qu’on assiste à différentes réunions, qu’on invite différents experts, pour nous éclairer sur tous les enjeux, surtout sur ce qu’il ne faut pas faire, et pour montrer qu’il y a des alternatives crédibles au niveau économique et écologique, et quand je parle du niveau économique, c’est sûr que ceux qui veulent faire un grand profit à très court terme, il ne faut pas qu’ils s’adressent à nous. Beaucoup de petits propriétaires n’ont pas envie de ça, ils veulent simplement équilibrer les recettes et les dépenses, et surtout sauvegarder la forêt avec sa diversité.


Liseron Fleury, bûcheron, Alpes-de-Haute-Provence


La forêt, c’est un lieu magique. Il faut arrêter de penser que la forêt, ce n’est que des arbres, on peut vivre dans la forêt, on peut utiliser les arbres, mais il y a plein de plantes, on peut les distiller, on peut faire des huiles essentielles avec, on peut faire des confitures, des liqueurs, il y a les champignons, il y a une quantité de choses utilisables d’une manière très raisonnée qui peut fait vivre des gens localement. (…)
A l’époque de Stradivarius, on faisait sécher du bois pendant 50 ans et on le mettait dans une rivière pour qu’il se charge en minéraux pendant une dizaine d’années. Même il n’y a pas si longtemps, jusqu’à la fin du XIXème siècle, on était encore en train de raisonner sur une ou deux générations. Maintenant on raisonne sur zéro génération, même sa propre génération, on la coupe, on ne la respecte pas.
On a l’habitude par facilité d’aller acheter une cuillère en plastique ou en inox. Ce qui est absurde aujourd’hui, c’est que le matériau bois est plus cher que les matériaux industrialisés. On est à la pointe de la production industrielle mais le bois, on ne sait pas trop comment l’utiliser, il est complètement sous-utilisé. C’est effarant de voir ça. Pour moi le bois est un matériau extraordinaire, un matériau naturel qui a des caractéristiques mécaniques extrêmement techniques qu’on peut assimiler à de la très haute technologie, c’est pour ça qu’on utilise beaucoup le bois dans l’aéronautique de pointe. (…)
Dans l’exploitation productiviste il y a une main-d’œuvre étrangère, turque, roumaine, portugaise ou marocaine, travaillant pour de très gros exploitants. J’en connais environ cinq sur le secteur qui ont énormément grossi. Ils font travailler entre 20 et 50 personnes, ils ont des machines monstrueuses qui coûtent des fortunes et qui les obligent à travailler jour et nuit pendant des années pour rembourser les crédits. Ca les oblige encore plus à faire du travail de merde. Les chauffeurs sont bien payés, les ouvriers nettement moins, ça permet de baisser les coûts de production et puis ce sont des gens qui ne regardent pas leurs heures. Moi, ça m’est arrivé qu’on me propose des Biélorusses travaillant 14 heures par jour payés 30 euros par jour. C’était une société de Paris qui me proposait de faire le relais. Pour moi c’est hors de question, mais je sais qu’il y a plusieurs personnes ici qui passent par ce système-là et effectivement c’est très intéressant financièrement.


Lolo Merlhiot, bûcheron, scieur, charpentier, Treynas, Ardèche


De toute façon, la forêt c’est clair et net, il y a une ambiance, une vie qui est unique, qui est parfois difficile à expliquer, mais c’est un ressenti incroyable, on se retrouve complètement à poil vis-à-vis de la nature.
L’idée au départ était de valoriser les bois que nous exploitions. De fil en aiguille, nous avons commencé à faire pas mal de menuiserie et de la charpente qui a une plus-value très importante, ce qui nous a permis de travailler parfois en forêt même à perte, des parcelles complètement inintéressant économiquement. On a déjà la ferme qui nous permet de vivre en tant que collectif. C’était une démarche très intéressante parce qu’on a fini par maîtriser la filière bois complètement, de la coupe à la transformation finale, et en plus de ça des propriétaires forestiers locaux nous ont demandé de gérer leurs terrains.
Depuis quelques années on essaie de travailler un maximum des parcelles avec les chevaux pour débarder, même si c’est compliqué. Nous travaillons aussi avec des amis qui ont des chevaux. Parfois nous sommes sept ou huit sur un chantier. Il y a une dynamique très intéressante qui est motivante et idéale pour la formation de jeunes.


Pascal Menon, bûcheron, Alpes-de-Haute-Provence


Nous, on rentre en forêt, on n’a même pas dit merci, on fait des calculs, on va prendre ceci ou cela, mais qu’est-ce qu’on est sans la forêt? Ce n’est pas nous qui faisons la forêt, elle se fait elle-même, on l’accompagne, on y apporte des changements, on se gave surtout, on la détruit surtout, on gaspille surtout. Cette chaîne industrielle, pour moi ce n’est pas uniquement le rapport financier qui motive ça, il y a quelque chose de plus grave, il y a une notion de contre-nature, d’anti-nature qui vient du fait qu’on a coupé nos propres ressentis soi-disant sauvages. Il faut qu’on pose une base différente du rapport de l’homme à la forêt.


Fred Lejuez, entreprise Eurosylva, Aveyron


Le principe de base est l’égalité des salaires, nous sommes tous au même taux horaire, que ce soit un débutant ou moi qui suis depuis quatre ans dans la boîte. Dans une entreprise qui défend un système d’autogestion, cela simplifie beaucoup les rapports humains. Nous essayons qu’il n’y ait pas de rapports hiérarchiques entre le donneur d’ordre, le technicien, l’ouvrier forestier, on essaie de casser ce système. En forêt nous avons tous une sensibilité pour un système plus équilibré que les grandes forêts mono-spécifiques, c’est-à-dire une seule essence et des coupes rases qui ne sont pas réjouissantes pour un travailleur forestier. On souhaite amener une autre vision du travail de sylviculture, aussi par la transmission du savoir.


Vincent Simon, la Bois-Boîte, Ariège


La Bois-Boîte est une société coopérative ouvrière de production qu’on a montée il y a trois ans, un collectif de copains sur l’Ariège où on aspire à faire quelque chose ensemble dans la construction, et particulièrement dans la charpente et le travail du bois. On a rencontré des gens sur l’Ariège, des forestiers avec lesquels on a pu discuter de la filière en amont pour trouver le bois d’œuvre. Nous voyions tout ce bois passer entre nos mains sans savoir d’où il venait. En Ariège il y a un petit réseau de scieurs qui sont en relation avec des forestiers. On a aussi trouvé certaines entreprises qui gèrent des forêts et qui vont jusqu’à la mise en œuvre de leur bois. On a des copains qui se sont mis au bûcheronnage et au débardage à cheval et on a monté un petit groupe de discussion sur le sujet.
Bernard Duplan, menuisier, Hérault
J’essaie de mener une grosse discussion avec mes clients pour leur expliquer que le bois n’est pas forcément un bois qui a été abattu à la sauvage au Brésil ou en Afrique, ce peut être un bois qui vient simplement de dix km de chez eux. Quand des gens me demandent du bois exotique, je leur demande pourquoi, et la plupart ne savent pas. On leur a martelé un message médiatique que c’est ce qu’on faisait de mieux. Je leur dis, «ouvrez les yeux, regardez autour de vous. Les menuiseries que vous avez là, c’est du pin, du noyer, du chêne, du châtaignier». Quasi 100% des gens approuvent ma proposition. On peut même dire à une personne que sa fenêtre ou sa porte a été construite à partir d’un arbre qui a poussé là dans ce coin, peut-être la personne connaît ce coin, y fait des promenades. On peut lui donner une photo de l’arbre et je ne pense pas qu’elle traitera cette fenêtre de la même façon qu’une fenêtre IKEA où on ne va surtout pas donner la photo du bûcheron sous-payé qui est exploité pour couper des arbres centenaires de l’autre côté de la terre. 

Rédigé par Gaetan du Bus*, 20.11.2011, recrutés par ute
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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 198 (11/2011)

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