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DYNAMIQUES ET TRAJECTOIRES DE LUTTES: Les Contrées de Mauvaise Troupe

Nous publions ici de larges extraits de l’intervention à 5 voix de Mauvaise Troupe sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes pendant la rencontre du Forum Civique Européen. La suite concernant le NO-TAV paraitra dans le prochain Archipel.
Pour nous situer en quelques mots– nous sommes pour la plupart habitants de la Zone A Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes et faisons partie de cette génération de personnes arrivée progressivement à la fin des années 2000 à l’appel d’habitants menacés par un projet d’aéroport. Ceux d’entre nous qui n’y habitent pas sont impliqués de près dans cette lutte. Nous sommes aussi un collectif d’écriture qui, entre autres, a publié récemment un livre d’histoires croisées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et des NO-TAV qui se battent contre un train à grande vitesse dans le Val Susa. (…)
Nous aspirons à une histoire sensible, basée sur les paroles et passions des personnes prises dans ces combats. Mais nous tentons aussi de porter des hypothèses politiques sur ces deux luttes, de dessiner des enjeux qui nous semblent cruciaux.
Contexte et histoire
La ZAD de Notre-Dame-des-Landes est un espace rural menacé par un projet d’aéroport depuis plus de 40 ans.* (…) La ZAD est devenue emblématique à deux titres: d’une part elle symbolise une capacité de résistance et une possibilité de victoire face aux projets d’aménagement du territoire; d’autre part c’est un espace conséquent qui échappe partiellement à l’emprise de l’Etat et où s’ouvre la possibilité de réinventer une autre vie... Par ailleurs cette lutte a inspiré la naissance d’autres luttes de ce type basées sur l’occupation de territoires menacés.
Pour toutes ces raisons l’existence de la ZAD est insupportable pour le gouvernement français et les lobbys économiques qui la présentent comme un territoire chaotique, hostile, violent: le «territoire perdu de la République»... Depuis l’opération César de 2012, le projet n’est pas abandonné, le gouvernement annonce régulièrement qu’il va venir expulser la ZAD et démarrer les travaux. D’où la nécessité d’entretenir un rapport de force constant, notamment par des mobilisations massives et diverses actions.
Une commune libre?
On voudrait donner dans cet exposé quelques éléments sur la manière dont peut s’envisager et se mettre en pratique sur la ZAD, l’idée de zone autonome, de commune. C’est un terme que nous employons ici dans le sens historique de commune libre et pour sa force d’évocation politique, l’idée d’un territoire en résistance au sein duquel pourraient s’élaborer ici et maintenant des vies révolutionnaires. Quand on dit commune libre, on précise que c’est une manière parmi d’autres de nommer l’avenir possible de la ZAD. Ce n’est pas pour autant un terme commun au mouvement dans son ensemble, ni même au mouvement d’occupation.
Il y a sur la ZAD 60 lieux de vies: il s’agit de fermes et maisons, des cabanes individuelles et regroupement de cabanes autour d’un espace collectif. Tous ces habitats sont aujourd’hui sans droit ni titre, donc expulsables. Il y a plusieurs centaines d’habitants, dont beaucoup sont arrivés pendant et après l’opération César avec l’appel d’air créé à ce moment-là, et énormément de passage. Il y environ 200 ha mis en culture collectivement.
Alors, pour nous qui avons été impliqués dans diverses luttes de squats, dans des lieux collectifs à la campagne ou dans des projets de production collective, la ZAD nous aide à imaginer de nouveaux paradigmes. Il s’y opère un certain changement d’échelle, à la fois du fait de l’ampleur du territoire concerné, de la diversité des personnes qui y habitent, de la capacité de rupture visible et dans la durée avec le pouvoir et l’économie... Du fait aussi de l’assise populaire du mouvement anti-aéroport. Cela reste très modeste par rapport à ce qui se passe au Chiapas ou dans certains autres endroits du monde mais dans l’Europe occidentale contemporaine c’est marquant et c’est aussi pour cela que nous nous autorisons pour penser cette expérience à parler de commune en devenir.
On sait qu’on ne peut pas s’appuyer comme dans un certain nombre de territoires en lutte au Mexique ou ailleurs sur des traditions communautaires encore vivantes et réinventées. On a peu d’autres expériences à cette échelle proche dans l’espace et dans le temps sur lesquelles s’appuyer pour penser ce qu’on vit. Mais on ne part pas de rien non plus – déjà, il y a la détermination d’une partie de la jeunesse et de plus anciens à trouver une autre vie que celle promise par le système actuel et de se donner des ancrages possibles pour ça. On s’appuie aussi sur des traditions de luttes dans la région comme la mise en échec de plusieurs projets de centrales nucléaires, mais aussi sur des histoires plus enfouies et que certains d’entre nous vont parfois déterrer, comme celle de l’usage communal des terres dans l’ouest de la France.
Il y sur la ZAD un bouillonnement humain et une envie de prendre la zone comme circulante ouverte et pas comme un ghetto alternatif: on va croiser sur la ZAD des fugueuses et des déserteurs du travail salarié, des gens de la rue autant que des personnes qui ont fait de grandes études, des migrants, des personnes qui aspirent à tout révolutionner et des paysans du coin qui y passent autant de temps que dans leur propre ferme, des naturalistes qui scrutent les haies, ainsi que des amis et curieux de partout en France et en Europe. Il y a des personnes installées là de manière stable, mais aussi des centaines ou milliers d’autres qui débarquent au gré des évènements.
La ZAD est un espace de recherche existentielle et politique: à la fois sur la vie en collectif plutôt que seul ou en couple, sur les rapports de genre, sur l’amitié et les liens politiques. Il y a sur la ZAD des possibilités d’accoutrement, de vie ou d’habitat loufoques et improbables, comme des cabanes-barricades construites au beau milieu d’une route, des machines agricoles aujourd’hui oubliées et retapées, des maisons dans les arbres ou de la musique expérimentale qui sort d’une grange.
La production alimentaire est un point important et souvent mis en avant parce que nous vivons sur des terres agricoles et dans une lutte qui a une histoire paysanne – et aussi bien sûr parce que l’autonomie alimentaire est un enjeu politique majeur.  La production agricole collective de la ZAD s’est intensifiée grâce aux nuits et journées passées derrière les barricades pendant l’opération César avec des paysans de la région et aussi du fait de la période de trêve après la victoire de 2012. Cela a été une période marquée par l’occupation de terre et de fermes avec les mouvements paysans locaux et les agriculteurs résistants sur place. Il s’est alors agi pour le mouvement d’assumer de prendre des terres aux agriculteurs qui les avaient vendues à Vinci et qui continuaient à profiter des terres de la ZAD, et de se confronter  aux institutions agricoles.
Depuis ont éclos tout un tas de projets collectifs et hors du cadre agricole professionnel avec l’implication matérielle, humaine et pédagogique des paysans là-dedans. Ces projets sont très divers – cela va de grandes cultures aux maraîchage, élevage, vergers... et cela s’accompagne de structures de  transformation: meunerie, boulangeries, conserveries, brasseries. Il y a aussi de la redistribution – avec un non marché hebdomadaire à prix libre pour les habitants de la zone et des alentours, mais aussi une partie de la production qui part dans des squats de migrants, des luttes, des projets de cantines. L’idée est de s’extraire le plus possible d’échanges monétaires et de rapports marchands, ce qui, par rapport à d’autres projets collectifs d’installations à la campagne, est ici fortement facilité par le contexte de lutte. Il y a, sur la ZAD, divers conflits autour des manières de penser l’agriculture, le rapport à la nature, la mécanisation, l’élevage – mais aussi un bouleversement progressif des perspectives des paysans et occupants, avec un espace qui permet aux uns et aux autres de se former et d’expérimenter.
L’agriculture n’est évidemment qu’un aspect de ce qui s’expérimente sur la ZAD – Il y a des groupes qui travaillent sur la réappropriation du soin, l’organisation de fêtes et grands banquets, l’autodéfense ou la mécanique. Il y a de l’auto-construction permanente d’habitats, d’une auberge, de granges, des lieux où l’on va trouver une salle de danse, un espace pour les enfants, un studio de hip-hop et tout un tas d’autres projets. Le fait d’être sur une zone dont l’Etat s’est retiré et la volonté d’autonomie nous forcent aussi à penser tout ce qui concerne l’entretien et la création des communs sur ce territoire: avec l’accès à l’eau et à l’électricité- avec un mélange de piratage et d’autoproduction – l’entretien des routes et la création de chemins, l’usage du bois pour le chauffage et la construction.
La vie sur la ZAD est aussi marquée par la volonté de solidarité avec d’autres mouvements et groupes – aussi bien des luttes cousines contre des projets (Bure, Roybon,...) que la solidarité avec le Kurdistan, des équipées régulières à Calais, ou l’implication ces derniers mois dans le mouvement loi travail. A cet égard, on doit évoquer la force particulière qu’il y a à s’impliquer dans des luttes depuis un espace où se réinventent de manière conséquente les possibilités d’une autre vie, les alliances improbables et  les discussions riches que cela permet, par exemple ces derniers temps avec des syndiqués CGT avec qui les complicités n’étaient pas gagnées.
Comment ça s’organise
Il s’est donc construit sur la ZAD une communauté de lutte qui inclut des gens qui vivent sur place mais aussi ailleurs. Les assemblées mensuelles du mouvement regroupent depuis 4 ans des habitants occupants historiques et squatters, des paysans, des militants des diverses organisations du mouvement, des comités proches et des gens de passage. On parle dans ces assemblées autant  du rapport de force avec l’Etat contre le projet d’aéroport que de la vie sur la ZAD. C’est pour nous une expérience assez unique sur cette durée et avec une telle hétérogénéité de points de vue. Ces assemblées donnent lieu à des débats souvent enflammés sur les formes d’actions et stratégies, mais elles reflètent aussi l’envie de composition entre différentes forces notamment depuis la période des expulsions. Il y a divers autres espaces d’organisation: des réunions d’habitants et des réunions en propre des différentes organisations du mouvement. Il y a des groupes qui s’assemblent autour de certaines tâches ou domaines comme l’assemblée «Sème ta ZAD» autour des questions agricoles– et des personnes qui s’organisent à partir de leur lieu de vie ou par affinités. 
Le mouvement s’est doté de divers outils d’organisation: communication  talkies et radio en cas d’attaques, d’organes de diffusion publics, d’un groupe presse, d’un groupe juridique, mais aussi d’outils d’infos et de débats plus internes avec notamment un journal hebdomadaire le ZAD news.
En tout cas, la vie sur la ZAD rompt avec les cadres militants classiques. Elle redessine les confiances possibles, les présupposés idéologiques et les catégories parce que beaucoup de conflits politiques se relient directement à des engagements pratiques. Et parce qu’au-delà des assemblées, les liens et l’organisation s’élaborent à travers un quotidien partagé, des chantiers, des fêtes. Mais aussi à l’inverse parce que tout ce qui se construit et se cultive ici ne peut être séparé de la lutte et pris dans un fantasme d’alternative coupée du monde.
C’est un espace qui demeure marqué par des conflits de voisinage et d’usage, des pétages de plomb, des violences sexistes ou autres... Et dans une zone sans police ni tribunaux, et qui vise à s’en émanciper, se pose aussi la question des réponses et médiations possibles. A ce sujet et entre autres réponses, il s’est formé un groupe qui implique de manière tournante des personnes volontaires de toute la zone, qui sont tirées au sort. Il s’agit pour ce groupe d’intervenir en évitant autant que possible les dynamiques policières ou punitives, et de rendre vivables les conflits sans neutraliser ce que l’on y trouve de fertile.
Il y a dans tous les cas sur la ZAD une superposition et une hétérogénéité des espaces de décision qui tendent à gommer les risques d’hégémonie d’un groupe ou d’une instance décisionnelle unique. Il y a aussi une recherche de formaliser des structures mais de ne pas pour autant trop institutionnaliser ce qui se vit, de ne pas le figer dans une charte. Il s’agirait plutôt pour nous d’élaborer au fil du temps des usages et coutumes à même d’être redéfinies.
La ZAD au futur
(…) On sait ce qu’on ne veut pas: que l’abandon de l’aéroport se solde par un projet pour nous équivalent, comme la construction d’une immense zone commerciale de plus, un village de vacances type Center Parcs ou une zone «préservée» de type Natura 2000 qui rendrait toute présence humaine impossible.
On rêve de gagner pour toutes celles et tous ceux qui voient dans ce combat l’un des rares espaces où on peut, collectivement, faire plier l’Etat, pour se donner de la force et de l’espoir pour d’autres victoires possibles.  On commence alors à penser un usage des terres qui primerait sur le droit de propriété. On évoque l’idée de réserve foncière gérée à l’échelle du mouvement et non par les institutions habituelles, de communaux entretenus ensemble.
Il s’agit d’affirmer que tous les acteurs, actrices de la lutte souhaitent pouvoir continuer à s’inscrire sur ce territoire, dans la diversité de leurs formes de vies, dans leurs projets légaux comme illégaux.  Poser cela c’est se donner la confiance qu’on continuera ensemble, que l’abandon du projet d’aéroport n’est plus qu’une étape dans un combat plus large. (…)
Rêver une commune de la ZAD, c’est imaginer un territoire qui resterait vivace, en lutte, un espace ouvert, circulant, en lien avec d’autres communes et participant à un mitage insurrectionnel en retirant la zone au pouvoir de l’Etat, sans pour autant céder à la tentation du repli sur soi.
Pour conclure, l’avenir de la ZAD est encore en suspens. Ce qui s’y vit, on l’a dit, est évidemment insupportable au pouvoir.  L’année 2016 a été marquée par de nombreuses mobilisations, convoi en tracteurs et vélos de Notre-Dame-des-Landes à Paris lors de la COP21, blocages de 4 voies, manifestations. Le gouvernement nous promet l’expulsion pour octobre, nous répondons par un appel à manifester, sur place, le 8 octobre, pour montrer notre détermination commune.  On ne lâche rien, et comme l’affirment nos camarades NO-TAV, A Sara Dura! Ça va être dur... pour eux!!!
Collectif Mauvaise Troupe

* Voir l’historique détaillé et plus d'infos sur:  Zad.nadir.org  , rubrique «chronique», le livre Défendre la ZAD, Collectif Mauvaise Troupe, éditions l’Eclat www.lyber-eclat.net  et  constellations.boum.org

 

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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 251 (09/2016)

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