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EUROPE: Sous-traitance de la répression
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Maroc – nouveau gendarme de l’Europe? Rencontre avec Hicham Rachidi, Coordinateur de la Plate-Forme Migrants au Maroc et vice-président de l’Association des Amis et Familles des Victimes de l’Immigration Clandestine (AFVIC), en septembre dernier.



Archipel: Ces derniers temps, il y a eu beaucoup de discussions sur les accords entre le Maroc et l’Union Européenne. Une question clé est bien sûr la gestion des flux migratoires entre le nord de l’Afrique et l’Europe. Le Maroc ne risque-t-il pas de devenir un nouveau gendarme de l’Europe?


Hicham Rachidi: Ce phénomène, que j’appelle la sous-traitance de la répression, est apparu publiquement en mars 2003 lorsque le journal britannique le Guardian a pour la première fois évoqué la possibilité d’externaliser les centres d’accueil vers des pays frontaliers d’Europe.


Sur le plan pratique, cela se concrétise en conditionnant l’aide au développement à la signature d’accords de réadmission. Les pays d’Europe cherchent de plus en plus à faire des pays frontaliers au sud de la Méditerranée des gendarmes de l’Europe, chargés de contrôler les flux migratoires et de repousser un maximum de personnes.


A: Quelle était la situation une année ou deux auparavant? Les Marocains n’étaient pas les seuls à venir nombreux en Europe, il y avait aussi des gens issus de pays plus au Sud, les Subsahariens, qui passaient par le Maroc. Existait-il des lois qui contrôlaient ou réprimaient ces migrations, ou est-ce que les migrants pouvaient traverser le pays relativement facilement?


HR: Sur le plan juridique, il n’y avait pas de nouvelle loi depuis celle de 1945 qui organisait les conditions de voyage des Marocains embauchés par les Européens pour tr ur d’étrangers sur le territoire marocain.


Dans la pratique, cette loi est répressive et liberticide par rapport à la liberté de circulation. Il y a notamment une incrimination des gens qui transportent ou hébergent les étrangers sans titre de séjour, et de toute personne susceptible de les aider de près ou de loin.


L’adoption de cette loi a coïncidé avec la visite de José Maria Aznar, qui était à l’époque encore premier ministre espagnol. Il avait posé un certain nombre de conditions sine qua non pour sa visite au Maroc. Parmi ces conditions, il y avait la mise à niveau de la législation marocaine en matière de répression des flux migratoires, mais aussi la signature ou la réactivation des accords de réadmission. Cet accord prévoit l’acceptation par le Maroc de toute personne ayant transité par son territoire. C’est tout un dispositif juridique, économique et politique. En contrepartie, José Maria Aznar est arrivé à Rabat avec l’équivalent de 400 millions de dollars.


 


A: Combien de Subsahariens se trouvent-ils actuellement au Maroc? On parle de migrants vivant dans des forêts. Quelle est leur situation?


HR: On estime leur nombre de seize à vingt mille personnes. Ils n’habitent pas tous dans des campements. Une grande partie se trouve dans les quartiers périphériques d’Oujda, de Fès, de Tanger, de Rabat et de Casablanca. La raison en  est simple. Ce sont des villes dotées de campus universitaires où un certain nombre de Subsahariens étudient tout à fait légalement et donc les migrants peuvent passer plus ou moins inaperçus.


La situation est différente quant aux campements au nord-est et au nord du Maroc, mais aussi au Sud parce qu’une partie des Subsahariens choisissent la route côtière et accèdent au pays par la Mauritanie. La majorité arrive par la frontière algérienne. Ils restent un certain temps dans le campement de Magnia en Algérie qui est à 12 Km de la frontière marocaine. «Médecins Sans Frontière» Espagne nous a confirmé que quelque 5.000 personnes vivent en permanence sur ce seul campement. C’est à partir de Magnia que le trafic s’organise – des gens qui doivent aller à Gourougou et à Belyounech. Beaucoup de migrants n’ont pas d’argent pour payer les passeurs, mais ceux qui ont la possibilité d’emprunter les filières d’immigration clandestine sont acheminés via Rabat et Agadir vers le sud du Maroc pour être ensuite acheminés dans des pateras ou des zodiacs, des barques de fortune, vers les Iles Canaries.


Nous sommes très présents sur le terrain. Chaque mois, je passe une semaine sur le pont de Gourougou, une semaine dans le camp de Belyounech et une autre semaine à contacter différentes associations entre Casa et Rabat.


 


A: Que disent les autorités? Elles sont quand même au courant des campements qui représentent de grandes concentrations de gens.


HR: Bien sûr qu’elles sont au courant. Ce sont des forêts qui surplombent la ville de Melilla et de Belyounech et les migrants sont terrés à l’intérieur. Même les autorités réussissent rarement à surprendre les Subsahariens. Elles mènent beaucoup d’opérations contre ces campements et la presse fait écho d’un grand nombre de blessés à chaque attaque. Dernièrement – cela a coïncidé avec la visite de M. Zapatero, le nouveau premier ministre espagnol – deux attaques d’envergure ont été lancées contre Gourougou et Belyounech avec l’utilisation pour la première fois d’hélicoptères pour Gourougou et de chevaux pour Belyounech. C’est ce que j’appelle le prolétariat de l’immigration clandestine. Ils ne peuvent compter que sur leurs propres ressources pour atteindre «l’Eldorado». Ils fabriquent des échelles de fortune pour passer le grillage de trois mètres de haut qui sépare le territoire marocain des enclaves espagnoles, Ceuta et Melilla.


 


A: Est-ce que certains réussissent à passer? Lorsque les camps de rétention de Ceuta et Melilla étaient trop pleins,  comme par hasard, beaucoup de gens ont pu partir, sans doute aussi parce qu’un accord avait été conclu avec des entrepreneurs espagnols en quête de de main-d’œuvre.


HR: Oui, bien sûr il y a un certain nombre de passages à travers le grillage chaque semaine, mais je constate qu’ils sont de plus en plus rares. Il y a deux ans, on comptait une trentaine de passages par semaine. Maintenant c’est cinq passages, pas plus. La répression s'intensifie pour les en empêcher et les autorités espagnoles ont décidé de rehausser les deux grillages et de renouveler tous les détecteurs de mouvements infrarouge ainsi que les caméras.


 


A: Quelles sont les conditions dans les campements et combien de temps les gens doivent-ils y rester? J’ai entendu parler de femmes qui accouchent dans des situations très difficiles.


HR: Les personnes qui habitent les campements sont obligées d’y rester de plus en plus longtemps, parce qu’il devient pratiquement impossible de passer. Une organisation interne s'est mise en place entre différentes communautés. Ce n’est pas anarchique. Elles s’entendent pour le rythme de passage, sur la manière d’attaquer le grillage pour que ce ne soit pas assimilé à des actes de provocation. Elles tiennent beaucoup à rester discrètes.


Depuis des années nous déplorons le problème de l’accès aux soins dans ces campements. Je connais des gens qui sont là depuis quatre ans. Un certain nombre de femmes tombent enceintes. En tant qu’organisation humanitaire, nous avons des difficultés d’accès à ces campements et les autorités empêchent les équipes médicales d’y aller. On nous empêche de ramener les malades vers les hôpitaux et on a des cas de maladies très graves. Il y a quelques semaines une femme est morte en accouchant dans la région d’Oujda. J’ai assisté à cela, c’était vraiment atroce.


 


A: J’ai entendu que, par le passé, la population était relativement ouverte à l'égard de ces gens qui passaient pour aller en Europe. Maintenant, un changement assez brutal apparait avec cette nouvelle loi, cette politique de répression plus forte. Est-ce qu’on peut percevoir une réaction au niveau de la population?


HR: Je peux vous assurer que les Marocains, ou en tout cas une grande partie de la population, organisent une résistance, une solidarité et une aide à ces Subsahariens, mais cela doit être fait d’une façon très discrète parce qu’ils ne peuvent pas franchement afficher leur soutien. Certaines dispositions dans ce que j’appelle la loi Sarkozy-bis peuvent avoir comme conséquence l’incrimination des gens qui soutiennent ces migrants. La population est très partagée en fait. J’ai vu des gens qui leur amènent des chaussures, des habits, de la nourriture, des médicaments, un peu d’argent... mais certains Marocains les agressent, tirent sur eux; on a dénombré plusieurs cas de personnes blessées par balle.


 


A: Comment est la situation sur la frontière entre le Maroc et l’Algérie?


HR: Officiellement cette frontière est fermée. Même si elle a été ouverte du côté marocain, les Algériens l’ont toujours fermée. Donc à chaque fois qu’il y a des arrestations – par exemple, cette semaine, environ 480 personnes ont été arrêtées dans les différentes régions du Maroc – on amène les Subsahariens vers la frontière avec l’Algérie. Ils restent cachés pendant que la police rebrousse chemin puis ils réintègrent le territoire marocain. C’est une politique stérile suivie depuis six ou huit ans qui ne mène à rien.


 


A: Ces derniers temps, les autorités espagnoles ont augmenté les mesures de surveillance pour empêcher l’arrivée de migrants. Est-ce que les Marocains réussissent néanmoins à passer?


HR: Les Marocains sont très débrouillards, donc chaque fois qu’on ferme une porte, ils trouvent les moyens d’en ouvrir une autre. Moi, je viens d’une région où tout le monde partait vers l’Italie parce qu’on y trouve des structures d’accueil et des liens historiques. Bien sûr, certains s’arrêtent en Espagne mais, pour les Marocains que je connais, ce n’est qu’un pays de transit. Si l’Espagne ferme ses portes et refuse d’accueillir des Maghrébins, préférant les populations venant d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine, je vous assure que ça ne réglera pas le problème, parce qu’il y aura toujours un déplacement de gens à la recherche d’un travail et de conditions meilleures de vie.


C’est une constante des flux migratoires, ce n’est pas seulement vrai pour le Maroc, mais pour tous les gens qui s’inscrivent dans cette logique de mobilité. Chaque fois qu’il n’y a plus de travail ou que la répression s'accroît, ils cherchent un territoire et un travail plus loin. On ne parviendra pas à arrêter l’immigration clandestine.


 


A: Il n’y a pas que l’Europe qui impose des mesures par rapport aux flux migratoires; l'initiative américaine dénommée Pan Sahel va dans le même sens...


HR: L’idée a vu le jour au moment où M. Aznar, lors du sommet de Séville, a réussi à mettre à l’ordre du jour les deux questions du terrorisme et de l’immigration clandestine. Les analystes américains, et d’autres bien sûr, ont parlé de la possibilité pour Al-Qaïda de faire de cette région du Sahel une zone de repli stratégique qui lui permettrait de reprendre son souffle puis d’emprunter les voies de l’immigration clandestine pour organiser des attentats en Europe. D’où l’idée de boucler la frontière du Tchad, du Niger, du Mali et de la Mauritanie.


J’ai vu des images d’agents de la CIA qui entraînent les gardes-frontières de ces pays au maniement d’armes, à la surveillance des frontières... Tout laisse à penser que la frontière sera bouclée dans les prochaines années. Le budget prévu pour l’Initiative Pan Sahel est un indice très fort dans ce sens. Il est actuellement de 5 millions de dollars et atteindra ces prochaines années 250 millions de dollars. Ca vous montre l’ampleur du phénomène.


Pour conclure, l’AFVIC fait partie de la Plate-Forme Migrants, récemment créée, qui réunit une douzaine d’associations marocaines concernées par cette question.


Suite à une initiative de notre partenaire, la CIMADE *,  une première réunion a eu lieu en décembre 2003 avec un tour de table constitué de plusieurs organisations qui travaillent sur le plan humanitaire au Maroc. Nous avons décidé de nous retrouver en mars pour rédiger un projet de charte et un plan d’action, chose qui a été faite. Treize associations ont adhéré, dont l’Association marocaine des Droits de l’Homme qui est très avant-gardiste et engagée sur ces questions, l’Association marocaine de Recherche et d’Etude en Migrations, les Pateras de la Vie (Larache), Homme et Environnement (région d’Oujda), Shabaka (Tanger)... Il y a aussi le Réseau Euro-marocain des associations d’immigrés marocains qui regroupe des associations en Belgique, France, Espagne et aux Pays-Bas.


Nous avons essayé de réunir dans cette Plate-Forme Migrants des associations actives dans les différents lieux où se trouvent des Subsahariens. L’un de ses principaux objectifs est la solidarité avec cette population et nous affichons franchement cette solidarité. Nous n’avons pas honte, ni peur d’une législation rétrograde. Nous nous engageons également dans l’interpellation et la recherche d’une stratégie alternative à cette politique de répression qui dure depuis trop longtemps.


Entretien réalisé par Ascen Uriarte et Nicholas Bell


FCE - France


 


* La CIMADE est une association œcuménique française créée en 1939 pour venir en aide aux personnes déplacées et regroupées dans des camps dans le sud de la France.


La CIMADE a publié, en octobre 2004, un rapport détaillé: «La situation alarmante des migrants subsahariens en transit au Maroc et les conséquences des politiques de l’Union Européenne» (50 pages, www.cimade.org)



Pour plus d’informations, contacter:


AFVIC, 34 Moulay Abdellah,


25000 Khouribga, Maroc,


tél: 212.23 49 12 61;


fax: 212.23 49 12 87;


afvic@hotmail.com


Plate-forme Migrants: programme_migrants@yahoo.fr


 


Dernière minute


La Plate-forme Migrants a tenu une réunion le 11 novembre dernier où il a été décidé de mettre sur pied une cellule d’accompagnement juridique pour les migrants au Maroc (menée par l’AFVIC et la CIMADE). D’autre part, elle signale que depuis deux mois aucun migrant n’a pu passer le grillage séparant Ceuta et Melilla du territoire marocain. Le roi espagnol Juan Carlos effectuera une visite officielle au Maroc en janvier et la Plate-forme craint une augmentation de la répression autour de cette visite.



 

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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 122 (12/2004)

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