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MEXIQUE: Bien le bonjour
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Cette chronique nous est envoyée depuis l’Etat de Oaxaca, où réside Georges Lapierre, co-auteur de «L’incendie millénariste». En différents chapitres, que nous publions au fil des numéros, il nous propose une vision philosophique et politique des événements en cours au Mexique et, à travers eux, nous interroge sur l’Europe actuelle.



Ce monde totalitaire ne se développe qu’en éliminant toute opposition, là encore tout se passe sur le terrain de la pensée: la pensée totalitaire, ici l’argent comme aliénation de la pensée de l’échange, élimine toute autre forme de pensée, ici la culture comme pensée de la réciprocité. Marcos dit que la seule manière possible de conquérir le monde est de le détruire 1, oui, mais je préciserai, de détruire toutes formes de vie collective, de la culture de quartier aux peuples encore relativement libres et souverains 2.


Où il est question de conquête et de territoire


Défendre son territoire c’est toujours défendre son espace social, un espace socialisé par une collectivité, c’est défendre cet espace de toute ingérence extérieure qui est alors ressentie comme une atteinte à sa propre autonomie, et c’est cela en effet, toute intervention de l’extérieur dans la vie d’une communauté est une atteinte à son autonomie, aussi fragile et improbable soit-elle, cette autonomie. C’est l’élément qui vient mettre en péril une collectivité, qui la désorganise et la désagrège. La collectivité réagit et se défend, même si elle se résume à une culture de quartier comme à Tepito, quartier bravo 3 de Mexico, où toute intervention de la police peut déclencher une émeute (ou comme dans une banlieue française).


C’est par le crime, la corruption et l’impunité que le monde totalitaire pénètre peu à peu la société afin de s’emparer, au profit exclusif d’une minorité, de ce qui était jusqu’alors le bien commun de la collectivité.


Les événements récents d’Unión Hidalgo, près de Juchitán, dans l’isthme de Tehuantepec, illustrent d’une façon exemplaire la résistance d’une communauté zapotèque face à l’ingérence du pouvoir et à la convoitise de quelques-uns. Il s’agit de s’approprier une partie de la lagune pour l’exploitation intensive de la crevette, ce qui peut se traduire ainsi: détruire une collectivité qui fait obstacle à l’exercice d’un pouvoir qui se veut sans limite.


Pistes de terre sableuse, cahoteuses comme toutes les pistes, mais qui paraissent infinies tant alentour le paysage peut être plat, avec des milpas 4 desséchées sous le soleil tête de mort des tropiques, quelques vaches bossues aux oreilles pendantes et puis, au bout de la piste, la lagune, cette infinie étendue d’eau plate, un village de pêcheurs, des huttes de roseaux grisâtres plantés dans le sable gris, et les palétuviers, la mangrove dans le silence marin et terrestre de ses mystères.


Les hommes pêchent les crevettes, les femmes vendent les crevettes et, avec l’argent, elles peuvent participer dignement, avec leurs hommes, à la guelaguetza 5, l’ensemble des dons et des contre-dons, au cours de l’inimaginable imbroglio de fêtes qui rythment le temps qui passe.


Le 13 février 2003, le président municipal d’Unión Hidalgo, chef-lieu à l’intérieur des terres, Armando Sánchez Ruíz, donne l’ordre aux policiers de tirer sur la foule, les blessés tombent un à un, Manuel Salinas Santiago ne se relèvera pas. Après un début de panique, les Zapotèques se reprennent et attaquent la police à coup de pierres, une pluie de caillasses s’abat sur les forces de l’ordre, fusils contre pierres, la lutte est inégale, les policiers, le maire et le syndic prennent leurs jambes à leur cou. Quatre policiers municipaux sont faits prisonniers. Ils avouent que le maire leur avait distribué les armes et des cartouches la veille. Les gens décrètent la disparition des pouvoirs.


 


De la petite communauté zapotèque de Ranchu Gubiña


Tout a commencé il y a quelques années quand une entreprise privée, Camarón Real del Pacifico 6, a voulu construire une exploitation industrielle de crevettes sur les terres communales. Sans demander la permission à personne et surtout pas à la communauté, elle a commencé à dévaster avec des bulldozers la mangrove, détruisant les palétuviers dont dépend tout l’équilibre écologique de la zone. La population s’insurge et arrête les travaux. Elle finit par gagner le procès qui l’oppose à l’entreprise.


En janvier 2002, après une série d’irrégularités, arrive à la présidence d’Unión Hidalgo, Armando Sánchez Ruiz, qui met immédiatement en marche un autre projet d’élevage de crevettes appelé Desarrollo Acuicola de Oaxaca Pacifico 7, dont il est le président. Le nom change mais c’est exactement le même projet que le précedent. La population indignée s’y oppose une nouvelle fois et, finalement, le projet est refusé par une instance fédérale. Le président de l’entreprise déclare: «On s’en bat l’œil, avec ou sans permission, il y aura l’exploitation de crevettes.»


Quand le président (municipal, cette fois) rend les comptes au bout d’une année, fin décembre 2002, les gens s’aperçoivent que 8 millions de pesos ont disparu.


La population s’organise pour former le Consejo Ciudadano Unihidalguense (CCU), le Conseil citoyen d’Unión Hidalgo. Ainsi que l’écrit Carlos Manzo 8, «le CCU est l’expression citoyenne communautaire, indigène et plurielle, qui se rapproche plus d’une expérience d’organisation de la société civile indigène que d’un comité dirigé par un parti politique» et bien que l’on trouve des gens de tous les partis (PRI, PAN, PRD) et des gens sans parti, «on ne peut pas affirmer qu’il existe une idéologie et une pratique partisanes».


Les habitants demandent alors un audit auprès de la Cour des comptes de l’État d’Oaxaca pour malversation de fonds publics, cette sollicitation est envoyée par écrit le 10 janvier 2003. La Cour des comptes répond par lettre le 16 janvier qu’elle enverra une commission d’investigation le 13 février.


Le 13 février, donc, ne voyant rien venir, le Conseil citoyen convoque une assemblée générale de la population pour l’informer du non-accomplissement de l’accord. L’assemblée décide d’aller protester devant le palais municipal pour exiger l’accomplissement de l’audit. Les habitants se dirigeaient vers la mairie quand ils ont commencé à entendre des coups de feu provenant du commissariat municipal. Ils ont continué à avancer pensant qu’il s’agissait de coups de feu tirés en l’air. Cependant, quelques personnes ont commencé à tomber par terre, blessées par balle. C’est alors qu’ils se sont rendu compte de la présence sur le devant de la mairie du président municipal, Armando Sánchez Ruíz, du syndic municipal, Ricardo de la Rosa, et de l’assesseur, Manuel Motero, qui donnaient l’ordre à grands cris aux agents municipaux et à d’autres personnes armées qui gardaient l’enceinte de tirer pour tuer.


A la suite de ces événements tragiques, le Conseil citoyen d’Union Hidalgo convoque à une assemblée, qui exige la disparition des pouvoirs et se déclare en désobéissance civile tant que l’audit n’aura pas lieu. Les services municipaux sont suspendus, sécurité publique, ramassage des ordures, entretien de la voie publique et du cimetière, ramassage scolaire...


Aucune suite n’a été donnée, pour l’instant, aux plaintes qui ont été déposées auprès du procureur contre le maire et ses sbires. Par contre, les plaintes pour vol, saccage et même privation de liberté 9 portées contre les membres les plus actifs du Conseil citoyen ont été immédiatement suivies d’effet et des mandats d’arrêt ont été délivrés contre eux.


Au mois de mai, les habitants du quartier où habitait Manuel Salinas Santiago, qui fut tué le 13 février, refusent que leur rue soit pavée, ils demandent aux ouvriers qui venaient travailler de retourner chez eux, ce qu’ils font. Mais, le lendemain, ils reviennent escortés par une quarantaine de flics qui arrivent en menaçant les gens et en faisant usage de leurs armes. Il faut croire que ce n’est pas la bonne tactique, car les habitants qui se trouvaient là réagissent aussitôt et se défendent à coup de pierres. Il faut croire que c’est la bonne tactique, car les forces de police se sauvent à toutes jambes, dans leur fuite deux policiers sont blessés par balle: «Sûrement que dans la bagarre ils se seront blessés entre eux, c’étaient les seuls à être armés.»


A la suite de cet incident, les autorités ont levé un acte pour tentative d’homicide.


Le lendemain, Carlos a été arrêté à Juchitán et, le jour suivant, Luis Alberto Marín López et Francisco de la Rosa Gómez, qui a été relaché depuis et avec qui j’ai longuement parlé lors de mon séjour à Unión Hidalgo.


De crevettes et de meurtres


Il m’a raconté qu’à partir du mois d’avril ont eu lieu tout une série d’événements alarmants, surtout si nous les plaçons dans le contexte conflictuel d’Unión Hidalgo et les menaces de mort que les gens reçoivent par téléphone.


En avril, le dentiste Jacinto Morales, membre du Conseil citoyen, trouve la mort dans un accident automobile sur la route qui va de Juchitán à Unión Hidalgo, le camion qui a causé l’accident a disparu.


En juin, Luis de la Rosa, frère de Francisco, est passé, avec sa femme et sa petite fille, prendre l’avocat à son domicile. L’avocat, c’est Carlos Sánchez López, il est assesseur juridique auprès du Conseil citoyen et il défend les trois accusés, Carlos Manzo, Luis Alberto Marín et Francisco de la Rosa. Il n’est pas chez lui. Le couple prend la route en direction d’Oaxaca quand un camion surgit et fonce sur la voiture, le couple est tué sur le coup et leur fille grièvement blessée. Le camion appartient à la Commission fédérale d’électricité. La Commission fédérale d’électricité prétend qu’il s’agit d’un accident regrettable mais refuse que le chauffeur soit entendu et interrogé: «Il est parti en vacance...», en fait, il semblerait que le chauffeur ait bel et bien disparu avec la complicité de l’entreprise.


En juin encore, le professeur Alfredo Martinez, membre du Conseil, sort d’un atelier de réparation automobile, quinze minutes plus tard, sa roue avant explose, il perd le contrôle de sa voiture et meurt dans l’accident.


Cette série d’accidents dont sont victimes les membres du CCU prend la tête des gens, ils en parlent entre eux: «Pour sûr il y a des accidents de la route et il n’est pas rare que les coupables prennent la fuite, mais quand même, quand même...»


Le 17 août, nous apprenons la mort de l’avocat, Carlos Sánchez López, dont on a retrouvé le corps dans un quartier malfamé de Juchitán, la tête fracassée par un bloc de béton. Le vol serait le mobile, d’ailleurs le meurtrier présumé, «bien connu des services de police», a été arrêté peu de temps après. Il y a tout de même des éléments troublants. D’après deux témoins et connaissances de l’avocat, celui-ci avait pas mal bu au cours de la soirée. Ils l’ont conduit à sa voiture pour qu’il puisse se reposer et dormir et ils sont retournés au bar. Quelque temps plus tard ils voient deux hommes monter dans la voiture et partir avec. Alors? Qui a tué Carlos Sánchez López?


Le présumé coupable est effectivement quelqu’un de peu recommandable dont l’occupation semblait être de détrousser les ivrognes, mais alors pourquoi aurait-il enlevé l’avocat? Et puis cet accident de la voiture dans laquelle aurait dû se trouver l’avocat et qui a coûté la vie au frère et à la belle-sœur de Francisco de la Rosa? D’ailleurs quelques heures après ce premier accident, il y eut un autre accident sur la même route qui fit un mort et un blessé grave, tous deux dirigeants de la COCEI (Coalition ouvrière, paysanne et estudiantine de l’Isthme), comme Carlos Sánchez López.


A-t-on tué l’avocat?


En dehors de la défense des inculpés du Conseil citoyen, il s’occupait aussi de l’accident dans lequel était impliqué le camion de la Commission fédérale d’électricité.


Le député? Carlos Sánchez López, l’un des fondateurs de la COCEI, député local du PRD, jouait un rôle important à l’intérieur et à l’extérieur de son parti, dans le mouvement paysan traditionnel, le mouvement ouvrier et syndical et le mouvement populaire urbain.


Ou le passant? En entrant un peu à l’intérieur de l’affaire, qui semblerait presque banale, un maire en butte au mécontentement de ses administrés, nous pénétrons au cœur de la tourmente, à l’intérieur d’une vaste et effroyable entreprise de spoliation sociale dans laquelle sont engagés les hommes d’affaires et les politiques, et les morts jonchent leur route sanglante.


Le Conseil citoyen d’Unión Hidalgo et le Conseil des anciens de Ranchu Gubiña viennent de dénoncer, à l’heure où j’écris ces lignes, une nouvelle agression de la part du groupe policier à la solde de l’ancien maire 10. Au petit matin du 16 septembre un groupe de 40 personnes armées fit irruption sur le zócalo 11 où se tient une permanence des habitants, ils ont frappé et menacé de leurs mitraillettes Uzi les gens qui se trouvaient là, puis ils ont enlevé deux personnes, Juan Castillo et Manuel Zárate, ils les ont emmenés hors du village et ils allaient les exécuter: «Disparen, vamos a matarlos para que ya no den lata» (tirez, nous allons les tuer pour qu’ils ne viennent plus nous emmerder). Les pistoleros allaient exécuter cet ordre d’un ex-régisseur de la mairie quand le bruit d’une automobile s’est fait entendre au loin, puis est apparue la lumière des phares dans le petit matin. «Vámonos para que no nos vean, dejen a esos pendejos aquí, esta vez se salvaron, pero para la otra no tendrán la misma suerte» (Partons pour qu’ils ne nous voient pas, laissez ces connards ici, cette fois, ils l’ont échappé belle, mais la prochaine fois, ils n’auront pas la même chance).


Des intérêts financiers importants impliquent les caciques de la région, dont l’ex-maire évidemment, et sont liés au projet de la création de cette exploitation d’élevage de crevettes dans la lagune. Ce projet fait partie du Plan Puebla-Panama et des millions sont en jeu, l’exportation et la vente de crevettes rapportent d’énormes bénéfices actuellement.


C’est cette conjonction des intérêts privés et du pouvoir qu’affrontent les habitants d’Unión Hidalgo qui refusent le projet d’élevage de crevettes mettant en péril une collectivité de 500 familles. Nous pourrions penser qu’une exploitation de crevettes en vue de l’exportation apporterait des bénéfices pour la population, des emplois par exemple, comme disent les patrons, eux se réservant les bénéfices proprement dits. Il n’en est rien. La production industrielle à grande échelle non seulement n’apporte pas d’emplois (un personnel réduit est suffisant pour s’occuper des bassins de reproduction), mais elle est déprédatrice. La première victime est la collectivité locale qui pratique la pêche artisanale et qui voit tout son écosystème brutalement détruit, à commencer par les palétuviers. Les palétuviers, ces arbres magnifiques comme des pieuvres dans leur étrange métamorphose, font la transition entre les écosystèmes terrestres et maritimes, ils sont la liaison entre la forêt tropicale et le récif de corail, le trait d’union entre l’eau douce et l’eau salée. Ils constituent un élément essentiel de l’équilibre biologique qui permet la reproduction naturelle des crevettes. En outre, les mangliers sont une source importante de combustible, de médecines, d’aliments et de fourrage pour les communautés.


Le déplacement des collectivités locales est chose commune dans les pays exportateurs de crevettes, où les investisseurs avec la complicité des hommes politiques convertissent des écosystèmes complexes et hautement productifs en domaines privés pour un usage exclusif.


Cet exemple montre bien de quelle façon opère la pensée totalitaire, comment elle s’empare de l’esprit des échanges en s’emparant d’un territoire, c’est-à-dire d’un espace socialisé, d’un cosmos.


 


Du mystère


de la mangrove et de la guelaguetza


Un territoire est l’espace des communications, le lieu des échanges, c’est cet esprit que fêtent les Zapotèques de l’isthme en célébrant la guelaguetza. La résistance des Zapotèques de la lagune ne se situe pas seulement sur le terrain de la politique, un maire malhonnête qu’il faut remplacer, elle est plus profonde, c’est une résistance que je qualifierai de sociale, celle d’une forme de vie qui a conscience de sa lente dégradation et qui a aussi conscience qu’elle repose sur une éthique, une dignité, qu’il s’agit de sauver du naufrage.


Cette ingérence de l’extérieur, cette agression où tout le monde peut se sentir concerné, permet souvent à la collectivité de prendre conscience de soi, de prendre conscience qu’elle existe comme collectivité. C’est ce qui s’est passé dans cette «petite communauté zapotèque de Ranchu Gubiña, l’une des 574 communes d’Oaxaca, enclavée au sud de l’isthme de Tehuantepec, victime de la répression et du mensonge officiel du gouvernement d’Oaxaca» 12. Le Conseil citoyen d’Unión Hidalgo est l’expression de cette prise de conscience, c’est pour cette raison qu’il représente un danger bien réel pour les hommes de pouvoir et que ses membres sont menacés, poursuivis, emprisonnés (ou tués?).


Georges Lapierre


12. Carlos Manzo

Rédigé par Georges Lapierre, 04.04.2005, recrutés par ute
Thème im Archipel 122 (12/2004)
Tags: MEXIQUE
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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 122 (12/2004)

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