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MEXIQUE: Des desaparecidos aux levantados, un demi-siècle de disparitions forcées

Le 26 septembre, à Iguala des étudiant-e-s de l’Ecole Normale organisaient une mobilisation pour récolter des fonds. Cet argent devait servir à se rendre à une manifestation à Mexico pour commémorer le massacre du 2 octobre 19681. Le Petit Journal de Mexico revient sur l’histoire de cette région avec un article de Ludovic Bonleux, historien et documentariste qui s’intéresse à la région depuis plus de 10 ans. Retour sur l’histoire du Guerrero et décryptage de cette violence malheureusement «presque» ordinaire.
Le 26 septembre dernier, six personnes, dont au moins deux étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa2, ont été tuées par des membres de la police de l’Etat du Guerrero dans la ville d’Iguala. Les policiers, accompagnés d’hommes en civil, ont tiré sur plusieurs véhicules qui, pour la plupart, se rendaient à Mexico pour commémorer le massacre de centaines d’étudiants par l’armée en 1968.
Aucune version ne corrobore le fait qu’il y ait eu affrontement, les étudiants n’étaient pas armés. Personne n’a même osé le faire croire, chose pourtant courante. La même nuit, une cinquantaine d’entre eux «disparaissaient» sans laisser de trace, «levantados» comme on le dit aujourd’hui au Mexique, un terme qui a remplacé le «desaparecidos» des années 1970.
Deux semaines plus tard, 43 restaient introuvables. Le 4 octobre, suite aux témoignages de certains jeunes gens ayant échappé à leurs ravisseurs, la même police du Guerrero a retrouvé une fosse commune dans laquelle gisaient une trentaine de cadavres calcinés et montrant des signes de torture. Bien que deux prétendus sicaires aient déjà avoué avoir perpétré le massacre (sous la torture?), la société civile est actuellement dans l’attente des tests d’ADN qui pourraient confirmer l’identité des suppliciés.
Il ne fait plus vraiment de doute aujourd’hui que les étudiants disparus, venant d’une école réputée pour sa radicalisation, ont été assassinés et, au préalable, torturés. Rappelons-nous de la séquestration de masse du 30 septembre 2010, lorsque 20 touristes du Michoacán furent enlevés à Acapulco (à cause des plaques d’immatriculation de leurs voitures, Acapulco étant à cette époque aux mains d’un cartel concurrent de celui de la Familia, basé au Michoacán). Leurs corps ont été retrouvés quelques mois plus tard... dans des fosses communes.
Desaparecido ou levantado
Ce terme signifiait, il y a quarante ans: enlevé, torturé, dépecé... une tactique qui permettait à la fois de se débarrasser d’activistes gênants et, plus que tout, de faire peur aux opposants potentiels à ceux qui, à l’époque, étaient au pouvoir en Amérique latine: des régimes autoritaires et anticommunistes. Ceux qui faisaient «disparaître» étaient appelés à l’époque paramilitaires, il s’agissait de troupes irrégulières, entraînées aux Etats-Unis ou par des agents de la CIA.
Aujourd’hui on utilise plutôt le terme levantado, moins connoté politiquement, il est utilisé pour décrire un enlèvement, le plus souvent suivi de tortures et du dépècement du corps. Donc, vous l’aurez compris, la même chose. Mais la grande différence c’est, qu’aujourd’hui, les levantados n’ont rien à voir avec la politique, ils peuvent être n’importe qui, des hommes d’affaires, des touristes, des jeunes filles, des bébés...
Depuis dix ans, il y en a eu, sur le territoire national, près de 30.000 selon les sources officielles, mais certaines sources multiplient ce chiffre par cinq, voire par dix! Rappelons qu’en Argentine, la dictature militaire a fait «disparaître» 25.000 personnes environ. Soit un sixième de moins que le nombre admis par le propre Etat mexicain et douze fois moins que les chiffres des activistes les plus alarmants!3 Ceux qui s’occupent de levantar, eux, ne sont plus appelés paramilitaires, mais narcos... Beaucoup ont été entraînés par l’armée et la police, certains d’entre eux l’ont même été aux Etats-Unis ou par des agents des services spéciaux américains4.
Le cas Ayotzinapa est original car il tient des deux. Ayotzinapa, cette école a une histoire, et pas des moindres... c’est là qu’a étudié le guérillero Lucio Cabañas, le Che Guevara mexicain!5
La Guerre Sale
Retour aux années soixante. A cette époque, le pays connaissait la «dictature parfaite», la «dictamolle» de l’autoritaire Parti Révolutionnaire Institutionnel. Le Guerrero était en proie à de nombreux conflits politiques. Les cívicos menés, entre autres, par le professeur Genaro Vázquez, voulaient plus de démocratie et réussirent à destituer le gouverneur après que sa police eut tiré sur la foule à Chilpancingo en 1960.
Les nouvelles élections menèrent au pouvoir un nouveau gouverneur qui fit, de nouveau, tirer sur la foule à Iguala en 1962. Genaro Vázquez fut emprisonné puis s’évada et prit le maquis. Entre-temps, en 1967, les sicaires aux ordres des propriétaires terriens (et donc des dirigeants du parti) avaient tiré sur la foule des copreros6 à Acapulco, la douce station balnéaire que l’on voulait utiliser comme symbole de la modernité, du progrès, de la consommation et, à l’occasion, de la démocratie.
La même année, non loin de là, à Atoyac, la police tire sur la foule une nouvelle fois et c’est un professeur rural, qui, cette fois, prend les armes contre l’Etat. Un certain Lucio Cabañas, qui avait été formé à l’école normale rurale d’Ayotzinapa. Son mouvement de guérilla, bénéficiant d’une base certaine, fit flancher le gouvernement.
Les autorités mexicaines utilisèrent alors une technique déjà rodée en Algérie par Bigeard et ses sbires et qui avait fait ses preuves: la disparition forcée. Il s’agissait de faire disparaître le plus possible de gens, qu’ils soient guérilleros ou pas, afin de faire taire ces voix qui se levaient contre la toute puissance du parti et, surtout, contre les inégalités sociales. Cette guerre de contre-insurrection est connue au Mexique sous le nom de Guerra Sucia, «la Guerre Sale».
Pour la période s’étalant de 1967 à 1982 dans la seule région d’Atoyac, environ 600 personnes sont considérées comme «disparues», sur un total de 2.000 pour le Mexique. Très peu de corps ont été retrouvés au jour d’aujour-
d’hui. On tenta, mollement, de juger les responsables dans les années 2000 mais la FEMOSPP, le bureau spécial inauguré en grande pompe par le président Fox, ne retrouva aucun des responsables pourtant bien identifiés et disparus sans laisser de traces... exactement comme les jeunes gens qu’il était censé réhabiliter.
La place était libre à l’impunité: «Pourquoi donc s’inquiéter?» ont dû penser les apprentis tortionnaires des années 2000. «Personne n’a fait justice pour les actes commis auparavant, faisons-nous plaisir donc! Rien ne nous arrivera!»
Plusieurs massacres depuis les années 1980
La menace communiste avait disparu et le calme était enfin revenu fin des années 1980. On arrêta, pour un temps, de s’en prendre aux populations locales. Mais les évènements de 1994 ravivèrent les mémoires: l’EZLN s’était soulevée au Chiapas et, au Guerrero, les paysans se rassemblaient dans une organisation aux visées sociales autant qu’écologistes, la OCSS7. Le 28 juin 1995, 17 paysans étaient exécutés par la police du Guerrero, la tristement célèbre Motorizada, non loin de la ville de Coyuca de Benítez au lieu-dit Aguas Blancas. La police ne se gêna pas pour «semer» des armes sur les cadavres, afin de faire croire à un affrontement.
Un an plus tard, une nouvelle guérilla, l’EPR8, faisait son apparition dans la région, jurant de venger les victimes du massacre. De 1988 à 2003, on compte environ 600 assassinats politiques et disparitions à caractère politique au Guerrero, la plupart des victimes étant des membres du PRD, de la OCSS et des membres présumés de l’EPR et des autres groupes armés opérant dans la région. Il faudrait rajouter à ce triste panorama les dizaines de prisonniers politiques et les exilés.
La «narco-violence»
A partir du milieu des années 2000, la violence due au narcotrafic a augmenté en intensité: têtes coupées, corps démembrés, tortures, disparitions en masse... l’histoire recommençait... mais désormais tout le monde pouvait être levantado, du plus riche au plus pauvre, pour un regard mal placé, pour un schisme... La violence s’était étendue à toutes les strates de la société, elle s’était, en quelque sorte, démocratisée... et Acapulco, la capitale économique de l’Etat, est devenue l’une des villes les plus violentes au monde. Fait marquant, on arrêta un jour un des leaders du cartel du CIDA, une sanguinaire cellule de sicaires. Ce leader avait pour nom Tarín. Il était le fils d’un des frères Tarín, les tristement célèbres assassins qui travaillaient dans les années soixante-dix pour le major Acosta Chaparro et qui avaient pour mission de torturer et d’«éliminer» les opposants. On retrouva des centaines de cadavres sous les fondations de l’hôtel Mayan Palace à Acapulco... des activistes, des délinquants qui gênaient et... des gens comme vous et moi, qui passaient par là.
Pourquoi donc Ayotzinapa?
Les assassinats politiques n’ont pas cessé au Guerrero, ils ont simplement été camouflés par la guerre entre narcotrafiquants. Les militants locaux l’affirment, quand l’un d’eux est arrêté par la police ou l’armée, il est souvent remis à des sicaires qui se chargent de le torturer, de rendre son corps méconnaissable et de l’enterrer dans une fosse commune.
Les jeunes gens de l’école normale d’Ayotzinapa dérangent, ils revendiquent l’héritage révolutionnaire de Lucio Cabañas et, bien plus, ils sont attachés à un monde agricole qui a été complètement sinistré par les traités de libre-échange et la culture des stupéfiants. Déjà, deux étudiants avaient été tués par la police de l’Etat, en 2011, à Chilpancingo. Ajoutons à cela le «mauvais exemple» des polices communautaires qui, sur une base de bénévolat, luttent efficacement contre la délinquance et ses alliés dans la police... et la date anniversaire du massacre du 2 octobre 1968. Tout porte à croire que l’on ait voulu faire un exemple... un message à destination des étudiants du Guerrero mais aussi de tous les Mexicains. Mais un message qui viendrait de qui?
Alors que les médias mexicains se vantaient encore il y a quelques semaines que leur pays enverrait des casques bleus appuyer les interventions de l’ONU, il semblerait que tout ce bruit n’ait servi qu’à masquer des pratiques qui, aujourd’hui encore, un demi-siècle après la «Guerre Sale», ont toujours cours.
Ludovic Bonleux*
* Historien et documentariste, Ludovic Bonleux travaille depuis 2002 sur le thème de la violence politique dans l’Etat du Guerrero. Il a réalisé sur ce sujet le reportage photo Guerreros en 2003, et les documentaires Le crime de Zacarias Barrientos en 2008 et Acuérdate de Acapulco en 2013. Il est aussi le co-réalisateur du web-documentaire U.S. Caravana (2012) qui traite de la violence au Mexique en général. Cet article est paru dans Le Petit Journal de Mexico,
 <http://lepetitjournal.mx.com>.


1. Le 2 octobre 1968, à dix jours des 1ers Jeux Olympiques organisés dans un Etat dit du Sud, le gouvernement mexicain organise une répression énorme contre le mouvement étudiant mobilisé depuis plusieurs mois. A coups de mitraillettes, de fusillades depuis les hélicoptères et de groupes de militaires en civil, le mouvement étudiant est décapité par la sauvagerie de l’Etat: on parle de 300 morts, certaines sources font état de plus de 1.000 disparu-e-s, des milliers de blessés. Un très bon livre de témoignages vient d’être traduit La nuit de Tlatelolco, histoire orale d’un massacre d’Etat de Élena Poniatoswka aux éditions CMDE. (NDLR)
2. Ecoles normales rurales: écoles rurales fondées à l’époque du président Lázaro Cárdenas, où étudient les jeunes gens issus des campagnes avoisinantes.
3. Selon le think tank CIDAC, la guerre qui sévit au Mexique aurait fait, entre 2006 et 2012, 300.000 morts et disparus, la majorité étant des clandestins originaires d’Amérique centrale. <http://m.tu.tv/videos/300-mil-desaparecidos-y-90-mil-muertos-e>.
4. Les fondateurs du groupe des Zetas étaient des militaires mexicains entraînés à la guerre de contre-insurrection par les services spéciaux américains.
5. Lucio Cabañas, instituteur à Ayotzinapa structurera en 1967 une guérilla active dans le Guerrero mais aussi à Mexico city. Cette guérilla, bénéficiant d’un réel soutien populaire mélangeait lutte armée et lutte électorale. Certains voient dans cette guérilla l’ancêtre de l’EZLN, en particulier parce qu’elle était la première à intégrer des revendications indigènes. (NDLR)
6. Producteurs de noix de coco
7. Organización Campesina de la Sierra del Sur, aujourd’hui démantelée. En 2013 encore deux de ses anciens dirigeants ont été assassinés.
8. Ejército Popular Revolucionario, guérilla marxiste présente dans les Etats de Guerrero, Oaxaca, Puebla, Morelos, Mexico.

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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 231 (11/2014)

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