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MEXIQUE: Par monts et par vaux,en bas et à gauche

Fin 2014, l’EZLN convoquait le premier festival mondial des résistances et rébellions contre le capitalisme (voir Archipel 233). Récit par nos envoyés spéciaux … (2ème partie)
Xochicuautla, communauté au nom imprononçable au début comme ceux de ses peuples, les Nhato et Nañu (tous appelés Otomi par les conquistadors espagnols) nous accueillait pour l’inauguration du festival. Perché à environ 3.000 mètres d’altitude, entouré de forêts de résineux où régnait une fraîcheur hivernale, cet endroit ne collait pas avec les cartes postales du Mexique.
L’entrée était bien contrôlée par nos premiers encapuchados, les «encapuchés». Une chose surprenante était que l’accès au village était délimité et nous était interdit. Nous ne savons pas dans quel sens allait cette «protection»: de nous envers les villageois, ou l’inverse, ou les deux.
Plusieurs tables d’accueil étaient installées à l’entrée d’un immense chapiteau où pas loin de mille chaises faisaient face à la scène. Une fois dûment enregistrés, on nous a décorés d’un badge à garder toujours visible et qui allait nous suivre jusqu’à la fin du festival.
Nous avons commencé à déambuler dans le chapiteau, en admirant les murales (fresques), banderoles, photos alliant art et lutte. Cette esthétique sera toujours présente lors des autres étapes, s’enrichissant même de nouvelles réalisations.
Puis ce fut l’inauguration. Des chants venus de loin ont débuté, des parfums d’encens, des rythmes battus des pieds, un mélange de cultes indigène et catholique nous a tenus sur nos chaises. Une vingtaine de personnes ont traversé l’espace et parmi les chants d’adultes et d’enfants sont arrivés à nos oreilles des noms connus comme Jésus ou Vierge. Après une heure, le temps des discours entrecoupés de musiques et chants a démarré.
Xochicuautla lutte depuis 2007 contre la construction d’une autoroute reliant le District Fédéral et Toluca pour que l’accès aux zones de loisirs ou d’habitations des riches métropolitains se fasse le plus rapidement possible. Destruction de terres sacrées et communales, expropriations, incarcérations arbitraires suite à des affrontements, pollutions ont déjà commencé.
No Estan Solo
La présentation de cette lutte a précédé celle de la douleur et de la rage des parents, familles et amis des morts et disparus d’Ayotzinapa. Ce sont des voix lourdes, parfois tremblantes, qui exprimaient leur condition de gens pauvres, souvent de simples agriculteur-ice-s, qui se battent pour l’éducation de leurs enfants. Sous formes d’interrogations parfois mais surtout convaincus, ces parents ont exprimé tour à tour leur refus de l’Etat, celui des partis, celui de se faire acheter pour se taire et ont dénoncé le mensonge permanent, mêlé leur douleur et leur rage à celles provoquées par d’autres massacres et luttes du Mexique. Les familles de disparu-e-s ont remercié le CNI et l’EZLN de leur invitation en précisant à la fin du festival qu’il était dommage que l’EZLN n’ait pas plus parlé.
Chacune de leurs interventions nous serrait la gorge, et pour certain-e-s les larmes coulaient. A chaque fois un slogan revenait «no están Solo-a-s», vous n’êtes pas seul-e-s.
Au début de chaque étape, les parents, familles et amis des morts et disparus d’Ayotzinapa ont pris la parole.
Amilcingo
Mais déjà une partie d’entre nous devait grimper dans les bus pour Amilcingo. Les deux jours suivants se déroulaient sur ces deux lieux en parallèle. Les bus devaient, sur toute la durée du festival, voyager ensemble en caravane, ce qui nous assurait à la fois sécurité et pauses interminables.
C’est entre plaisir de quitter le froid de Xochicuautla pour aller au sud de Mexico dans l’Etat du Morelos et la frustration d’effleurer cette lutte et les gens qui la mènent, que nous avons pris la route. Six heures plus tard… un feu au milieu de la route immobilise la caravane. Ce n’est que l’arrivée à Amilcingo contrôlée par de jeunes encapuchés, ouf.
Ce comité d’accueil nous a mis dans l’ambiance. Tout nous réchauffait les os: le climat, ces encagoulés et les gens du village qui nous ont offert leur sourire, des yeux pour les uns ou des bouches pour les autres.
Bien ordonné-e-s en cinq files, nous passons les différentes tables: d’enregistrement, des médias libres et enfin des logements. Ils avaient prévu de pouvoir accueillir 3.500 personnes et ont donné un numéro de dortoir ou un emplacement de tente aux quelque 500 personnes que nous étions.
Le réveil collectif nous a amenés vers les cafés-haricots-riz-tortillas en attendant l’inauguration. Au pied de la haute scène, une cérémonie Nahua commence. Mains en l’air, incantation envers dieu sait quel dieu, tambours, encens, danses nous invitent au respect du culte et nous poussent aux questionnements sur les liens entre luttes et religions, sur l’évolution des traditions, sur les schémas normés… La voix du «prêtre» résonne telle celle de John Trudel* au-dessus de rythmes et chants sacrés, une voix langoureuse peu coupée de ponctuation se tournant tour à tour vers les quatre points cardinaux.
Puis les comparticións ont démarré. Après les prises de paroles d’Ayotzinapa, c’est une présentation de la lutte d’Amilcingo, une des 82 communautés réparties sur trois Etats (Morelos, Tlaxcala et Puebla) touchées par le P.I.M., Projet Intégral Morelos. Ce mégaprojet regroupe la construction d’une centrale thermoélectrique, un aqueduc, un gazoduc et, comme projet d’avenir, un couloir industriel. Nous nous trouvons à une quarantaine de kilomètres du volcan toujours en activité Popocatepetl, sur une zone sismique régulièrement agitée où la construction d’un gazoduc est plus qu’un danger, une aberration. La construction de l’aqueduc et de la centrale thermoélectrique prive les communautés d’une grande partie de l’eau nécessaire. On peut déjà observer un appauvrissement du sol. Le tout se réalise dans le plus grand mépris des populations, début des travaux sans permis, sans consultation ou information publique. Une résistance s’est développée avec blocage de route, détention d’autorités corrompues, affrontements avec les policiers fédéraux et bien sûr la répression inévitable. Pour appuyer cette lutte une radio a vu le jour en 2013, Radio Communautaire Amilcinko.
S’ensuivent les comparticións des autres membres du CNI, de la sexta nationale et internationale, dans cet ordre. Le cadre des comparticións se retrouvera quasi à l’identique sur les autres étapes.
Deux jours, deux fois huit heures, où tour à tour les différent-e-s intervenant-e-s présenteront leur lutte, leurs réussites ou échecs, leur soutien et solidarité en 5 à 15 minutes chacun-e-s. Les centaines d’interventions de représentant-e-s formel-le-s de communautés ou groupes différaient entre celles du CNI et celles de la sexta. Pour le CNI, on se retrouvait presque toujours sur le modèle d’Almicingo: une communauté fait face à un grand projet d’infrastructure qui tend à s’accaparer les terres collectives et les ressources naturelles. Les gens s’organisent et luttent. La répression s’abat. Dans la biodiversité des projets on peut citer des aéroports, des autoroutes, des zones touristiques, des éoliennes industrielles, du gaz de schiste, des OGM, etc.
Les adhérent-e-s de la sexta sont souvent plus urbains et ne s’appuient donc pas sur une communauté villageoise. Les thèmes variaient donc plus: migrations, prisonnier-e-s politiques, occupations de terres ou de logement, projets collectifs, médias libres…
Un point commun était la solidarité exprimée. L’écoute et l’attention patiente nous impressionnera. Les réactions nous réuniront. A chaque fin d’intervention, le compañero ou la compañera terminera sa présentation par un, voire des slogans, que le «public» scandera et enchaînera avec nombre d’autres. Cela donne une impression vivante de force collective.
Amilcingo a en quelques mois organisé cette étape au rythme de réunions et assemblées régulières avec la participation d’une soixantaine de communautés. Cela s’est traduit aussi par dix commissions. Les moins voyantes, mais néanmoins importantes, étaient celles de l’enregistrement des participants, du son, de l’hospitalité, la commission compte-rendu qui s’appliquera à retranscrire toutes les présentations du festival. Ou celle des médias libres qui demandera formellement de ne pas réaliser de films, de prendre des photos panoramiques seulement dans les moments culturels. Il n’y avait pas de problème pour les enregistrements audio.
La commission culture a travaillé avec les enfants qui nous ont montré leurs réalisations de masques, poèmes et musiques à la fin des comparticións.
Puis viennent les commissions cuisine, toilette et santé aussi efficaces que les précédentes. Les femmes (évidemment) nous ont préparé de très bons repas dans une ambiance joyeuse et reposante. Une certaine fusion s’est réalisée malencontreusement entre ces trois commissions. Après être passé par la première, quelques heures plus tard dans la nuit un défilé muet, main sur le ventre, se dirigeait vers la seconde pour enfin se retrouver au petit matin à la troisième, puis retour à la seconde… Efficace, tout est rentré en ordre dans nos intestins au cours de la seconde journée.
Une grande partie des hommes se retrouvaient (eux) dans la commission vigilance. Cette impressionnante délégation, masquée ou pas, a assuré la garde du village et ses alentours jour et nuit en piquet ou à vélo. Nous avons pu rencontrer cette fois des gens du village et des «compartiteurs» avec des discussions riches où l’on ressentait une curiosité réciproque et une base commune qui accélère la rencontre, mais déjà nous devions grimper dans les bus, direction Mexico city.


* John Trudell est un activiste politique, poète, écrivain et acteur amérindien, d’origine Sioux Santi (ou Dakota), il a milité tôt au sein de différents mouvements de défense des droits des indiens natifs (en 1969, il participe à l’Occupation d’Alcatraz). Il a été président de l’AIM (American Indian Movement) de 1973 à 1979.

Rédigé par Cédric und Johann Chroniqueurs Radio Zinzine, 16.04.2015, recrutés par ute
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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 236 (04/2015)

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