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MIGRATIONS: Ebranler la forteresse Europe

Lorsque la ligne d’appel du téléphone d’urgence avait été mise en place, à l’automne 2014, aucun-e de la centaine d’activistes y participant dans toute l’Europe et en Afrique du Nord n’aurait pu imaginer la dynamique prise par ce projet durant l’année 2015.
Au début, elle avait pour but de lutter en temps réel contre les noyades de masse en Méditerranée, de se documenter sur la non-assistance à personne en danger en haute mer et d’empêcher des expulsions illégales. En été 2015, elle est devenue un maillon essentiel d’une longue chaîne de structures d’assistance qui ont contribué, avec des actions politiques collectives, à ce que des milliers de gens acquièrent le droit de libre circulation. Un retour sur une année du téléphone d’urgence est également un retour sur une année de crise, inconcevable à l’avance, du régime des frontières en Europe.
Les débuts du téléphone d’urgence en octobre 2014 avaient coïncidé avec la fin de Mare Nostrum, la mission italienne de sauvetage en mer grâce à laquelle environ 170.000 personnes étaient arrivées saines et sauves en Italie.
En revanche, l’opération Triton qui lui a succédé, coordonnée par Frontex avec un budget et un rayon d’action bien moindres, s’est attachée à protéger les frontières plutôt qu’à sauver des vies. Frontex a refusé explicitement d’opérer au-delà d’un rayon de 30 milles marins depuis les côtes italiennes, un sacrifice conscient de vies humaines. Dans ce contexte, le téléphone d’urgence a été sollicité pour 30 cas de détresse dans trois régions de la Méditerranée, permettant, grâce à la mise en œuvre d’interventions rapides, le sauvetage et le transfert de nombreux migrants vers l’Espagne, l’Italie ou la Grèce. Parallèlement, la campagne «push back Frontex» dénonçait le scandale de la politique européenne qui laisse mourir les migrants en pleine mer.
En avril 2015, alors que les traversées en Méditerranée centrale étaient en augmentation massive, le téléphone d’urgence a reçu en un mois autant d’appels que les six précédents. Mais en comparaison avec l’année d’avant, les capacités de sauvetage avaient été considérablement réduites, et ce n’était qu’une question de temps pour que surviennent de graves catastrophes. Dès le premier trimestre 2015, on dénombrait 500 noyés, mi-avril plus de 1250 en l’espace d’une semaine, avec le chavirement de deux embarcations en Méditerranée centrale – des catastrophes qui auraient pu être évitées par une poursuite conséquente de Mare Nostrum. Elles ont toutefois représenté, en fin de compte, un tournant dans le combat contre l’évolution du régime européen des frontières. En mai 2015, malgré la rhétorique du «combattez les passeurs», et grâce à une forte pression de la société civile, la capacité des flottilles nationales de sauvetage a été effectivement augmentée avec l’envoi de bateaux allemands, britanniques et irlandais. Triton s’est ajusté au niveau de Mare Nostrum: son budget a été triplé, son champ d’opérations élargi jusqu’aux côtes libyennes et Frontex a dû, contre son gré, remettre ses bateaux au service du sauvetage en mer.
En même temps, un nombre croissant d’ONG telles que Médecins Sans Frontières ou Migrant Offshore Aid Station envoyaient des bateaux de sauvetage civils en Méditerranée centrale qui, contrairement aux bateaux nationaux, patrouillaient directement à la limite des eaux territoriales libyennes, à la recherche précise d’embarcations de migrants. Dès le début, le téléphone d’urgence était en contact direct avec ces bateaux de sauvetage de la société civile et leur transmettait les coordonnées des bateaux en détresse. La coopération avec les garde-côtes italiens s’est également améliorée. Effectivement, grâce à cette évolution il n’y avait quasiment plus de morts, tandis que les bateaux de sauvetage devenaient un pont vers l’Europe. Le début de l’opération militaire européenne Eunavfor Med (opération européenne de lutte contre les trafiquants en Méditerranée) en juillet a de nouveau changé cette situation plutôt stable. La plupart des bateaux nationaux ont été affectés à la recherche d’informations sur les réseaux de passeurs.
Les passeurs avaient alors depuis longtemps détourné leurs itinéraires. A partir de la mi-juillet, le téléphone d’urgence a très vite constaté que de plus en plus de migrants tentaient la traversée de la mer Egée. Avant que nombre d’entre eux ne se retrouvent début septembre d’abord en Hongrie, puis en Autriche, imposant le droit de libre circulation, la plupart rejoignaient les îles grecques depuis les côtes turques. Dès début août, le téléphone d’urgence était en contact avec 50 à 100 bateaux en mer Egée. Parallèlement, un grand nombre de nouveaux contacts étaient établis avec des réseaux auto-organisés de migrants pour l’accompagnement au voyage, surtout de migrants syriens qui suivaient online le voyage de leurs ami-e-s et proches, informés en permanence par smartphone du lieu où ils se trouvaient. Sils perdaient le contact avec les embarcations pendant la traversée ou si l’une d’elles était en détresse, ils en informaient le téléphone d’urgence qui reprenait contact avec les passagers, mettait les garde-côtes sous pression et apportait un soutien aux migrants déjà arrivés sur des îlots. Depuis, les appels sur le téléphone d’urgence n’ont plus le même rôle central qu’au début de l’été. Ils ont été remplacés par WhatsApp et Facebook et d’innombrables contacts directs entre les migrants eux-mêmes. Avec eux, le téléphone d’urgence est intervenu dans plus de 1200 cas.
Dès le départ, le téléphone d’urgence a été conçu comme un projet politique qui se consacre au combat pour la liberté de circulation et intervient de manière ciblée dans les contradictions et les points de rupture du régime frontalier en Méditerranée. Malheureusement il est souvent considéré comme un simple projet d’aide humanitaire incapable d’agir sur les structures de base, souvent mortelles, de la politique européenne des frontières. Si l’on considère la rétrospective du long été 2015 de la migration, cette critique sous-estime aussi bien l’instabilité du régime des frontières que la dynamique qui s’est développée autour des luttes pour la liberté de circulation. En 2015 des centaines de milliers de migrants ne se sont plus laissés arrêter par des barrières ou des barbelés, mais ils ont franchi en toute conscience les frontières extérieures de l’Europe, ébranlant ainsi momentanément par leur détermination la forteresse Europe. Ils ont reçu l’aide de nombreux réseaux de solidarité qui ont pratiqué l’aide aux réfugiés à la fuite.
Toutefois, vers la fin de l’année, il était visible que le régime des frontières retrouvait lentement une certaine stabilité. Les mouvements migratoires sur la Méditerranée et par la route des Balkans se sont maintenus jusqu’au cœur de l’hiver. Cependant l’UE tentait toujours plus de reprendre le contrôle et s’efforçait plus particulièrement d’installer la Turquie comme nouvelle gardienne des frontières de l’Europe.
Mais tant qu’il n’existera aucune voie légale d’accès à l’Europe, les luttes pour la liberté de circulation persisteront. Et tant que des migrants seront obligés d’entreprendre la traversée de la Méditerranée au péril de leur vie, le téléphone d’urgence restera en service – certainement pas comme une solution, mais comme une intervention d’urgence nécessaire.


* Simon Sontowski travaille à l’Institut de Géographie de l’université de Zurich. Il participe au téléphone d’urgence de Watch the Med et à Kritnet, un réseau de recherche critique sur les migrations et le régime des frontières. Il est de plus membre de la rédaction du journal online Movements <www.movements-journal.org>.
 

 

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Ausgabe: 246 (03/2016)

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