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PAYS ARABES: Printemps arabes

Six ans après le point culminant des révoltes qui s’étaient étendues du Maroc jusqu’à Bahreïn et Oman, un changement progressiste, démocratique et social ne s’est pas produit, et l’euphorie a laissé place à l’effroi. C’est le constat qui s’impose, et que s’applique à analyser l’intellectuel et fin observateur du monde arabe, Gilbert Achcar, qui avait déjà publié en 2013 Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe1. Il se penche dans un nouveau livre2 sur les changements et les tensions qui travaillent la région «arabe» depuis plusieurs années.
A titre d’introduction, Gilbert Achcar met – rétrospectivement et pour l’avenir – en garde contre les mauvaises postures qui empêchent de percevoir la réalité des mouvements à l’œuvre dans cette partie du monde. D’un côté, on trouve une vision essentialisante, culturaliste, qui estime que la culture et/ou la religion des peuples (majoritairement) constituent en soi un obstacle à tout progrès, l’islam étant incompatible avec les Lumières et la démocratie. Une telle vision a imprégné bon nombre d’esprits avant 2011, mais s’est trouvée largement balayée par les changements brusques survenus pendant ces quelques mois de 2010/11, qui ont ébranlé plusieurs régimes. Il s’est alors développé un autre discours, en apparence diamétralement opposé, mais tout aussi faux, qui se fondait sur une comparaison entre les mouvements à l’œuvre dans les pays de langue arabe et un prétendu mouvement général «de démocratisation», qui tendrait vers la démocratie de type «occidental» et libéral, tel celui observé en Amérique du Sud dans les années 1980 ou en Europe de l’Est dans les années postcommunistes. De nombreuses voix prédisaient alors un changement de régime rapide, qui aurait pour vocation d’aboutir à un système politique largement semblable à celui que nous connaissons par exemple dans l’Union européenne. Cette vision est largement faussée; et elle n’a pas abouti au changement tant attendu dans toute une série de pays, de l’Egypte à la Syrie, de la Libye jusqu’à Bahreïn.
L’auteur nous explique, pourquoi: une telle comparaison ne saurait permettre une superposition des projections. Entre 1989 et 1991, les structures du pouvoir étatique dans les pays de l’ancien bloc soviétique permettaient à l’immense majorité des fonctionnaires et bureaucrates, non-possédants, de conserver leur emploi, tout en tirant partie de la privatisation de l’économie.
Pouvoir et richesses
Rien de tel ne s’observe dans la plupart des pays arabes, dans lesquels il s’agit souvent d’un groupe défini par une appartenance familiale élargie ou des «liens du sang» qui s’accapare le pouvoir et les richesses. Cela est tout autant vrai dans des monarchies de type traditionnel (Maroc, Jordanie, pays du Golfe) que dans des Etats gouvernés par une couche bureaucratique, mais à l’intérieur de laquelle une famille s’est accaparé tous les leviers de pouvoir (Iraq de Saddam Hussein, Syrie de Hafez puis Bachar al-Assad) ou contrôle l’accès aux richesses (la Tunisie sous Ben Ali avec le rôle de sa belle-famille). Par ailleurs, la majorité des pays arabes, mais pas tous, sont des Etats rentiers, autrement dit, qui bénéficient de la monopolisation des recettes de l’exportation d’une matière première du sous-sol. Dans un tel contexte, pour l’élite au pouvoir, son maintien à la tête de l’appareil d’Etat est une question de vie ou de mort sociale: en cas de chute du régime en place, elle risque de perdre au moins la totalité de ses privilèges.
Changement rapide et illusoire
Il était donc totalement illusoire, constate l’auteur, de s’attendre à un changement rapide, pacifique, quasiment consensuel et sans encombres dans la majorité des pays de la région. Si le processus révolutionnaire à l’œuvre depuis 2010/11 semble donc être retardé, traîner, connaître des revers, ce n’est pas une réfutation de son existence mais c’est au contraire… logique, au vu du constat qui précède. En effet, il conserve des ennemis puissants, déterminés, mais surtout qui jouent leur survie en tant que groupe social favorisé.
Or, poursuivra Gilbert Achcar tout au long de son livre, le processus révolutionnaire ne fait pas face à un ennemi seul (la contre-révolution), mais à deux ennemis formant la «double contre-révolution». Il s’agit d’un côté des élites au pouvoir, appuyées sur leurs appareils sécuritaires renforcés par un discours «antiterroriste», et de l’autre côté de la pseudo-alternative radicale sous forme du mouvement islamiste. Cette dernière bénéficie d’une aura de «radicalité» en raison de son discours de confrontation «culturelle» avec les puissances dominantes – occidentales –, mais n’a jamais remis en cause les modes de domination économique, la majorité des mouvements islamistes étant d’ailleurs clairement attachés à la défense du libéralisme économique (ils se réfèrent à des modèles coraniques qui valorisaient le monde commerçant). Ces derniers mouvements peuvent souvent s’appuyer, ajoute Gilbert Achcar, sur le jeu de trois puissances disposant toutes les trois de moyens considérables, en raison de leur statut d’Etats pétroliers. A savoir le royaume d’Arabie Saoudite, l’émirat du Qatar et la République islamique d’Iran.
Evolution politique post 2011
Une grande partie du livre se consacre à des études de cas nationaux de l’évolution politique post-2011. Chacun est inséré dans la grille d’analyse qui voit s’opposer d’un côté un mouvement populaire, dont les différentes composantes aspirent à une vie meilleure pour la majorité de la société, et les deux faces de la contre-révolution, de l’autre côté. Cette configuration est dynamique dans le sens où les deux versants de la contre-révolution tendent parfois à collaborer (au détriment du mouvement populaire et des intérêts sociaux d’une majorité du peuple), dans une défense commune de l’«ordre» et du libéralisme économique, et parfois s’affrontent, voire se combattent violemment. L’ensemble des troisièmes forces étant, alors, en quelque sorte pris en otage entre les deux faces de la pince.
La Syrie...
Les cas de la Syrie et de l’Egypte font l’objet d’une étude centrale. Dans le conflit syrien, l’acteur dominant reste le régime oppressif du clan Assad, auteur des pires abominations (de l’usage inflationnaire de la torture jusqu’aux «bombes-barils» lâchées sur des villes et des quartiers d’habitation), appuyé sur la puissance militaire conjuguée de la Russie et de la dictature iranienne. Gilbert Achcar n’est pas partisan d’une intervention militaire des puissances occidentales… mais constate qu’avant tout, les gouvernements de ces dernières ne le sont pas, non plus. «Mais l’administration Obama est bel et bien intervenue en Syrie, constate-t-il, et de manière tout à fait décisive, en empêchant ses alliés régionaux [NDLR: la Turquie et les pays du Golfe] de livrer à l’opposition syrienne le type d’armes qu’il lui fallait, amplifiant ainsi le déséquilibre produit par l’intervention de la Russie et de l’Iran». Il s’agit ici de la fourniture d’armes de défense anti-aérienne de très courte portée, qui auraient permis de se défendre face aux bombardements à basse altitude. Leur fourniture avait été un temps envisagée par les puissances «sunnites» qui soutenaient la rébellion syrienne, ou des courants à l’intérieur de celle-ci, mais s’est toujours heurtée au veto de la puissance nord-américaine. La raison réside dans une méfiance profonde envers la capacité de l’opposition syrienne de garantir une transition contrôlée et «raisonnable», de sauvegarder les intérêts des USA et de ne pas heurter ceux de l’Etat voisin d’Israël.
Alors que l’acteur principal de l’opposition en Syrie est le régime en place, celui-ci s’est choisi un «ennemi préféré», en désignant les courants djihadistes d’Al-Qaida, puis surtout l’«Etat islamique» (Daech) au rang de prétendu ennemi numéro 1. Or, «le régime syrien ne combattra Daech que si, et dans la mesure où, il considère que cela améliore sa position dans son combat contre son ennemi principal: l’opposition majoritaire». Pour le reste, le conflit entre les deux est largement factice et relève de la «collusion», accompagné d’un partage provisoire et partiel du territoire.
... et l'Egypte
Concernant l’Egypte, nous nous bornerons ici à reprendre un court résumé de la situation par l’auteur: «La vague révolutionnaire qui débuta le 25 janvier 2011 a été rejointe peu après par la principale composante réactionnaire de l’opposition au régime en place, les Frères musulmans, avec laquelle les composantes progressistes – de gauche et libérales – avaient jusqu’alors établi une coopération malaisée. (…) Cette première vague révolutionnaire fut détournée par les militaires le 11 février [de la même année, NDLR], au moyen d’un coup d’Etat conservateur destiné à préserver l’ancien régime avec le soutien des Frères musulmans. Les deux ailes de la contre-révolution (…) ont collaboré jusqu’à ce que l’influence croissante de l’aile intégriste islamique la conduise à dépasser la limite», en faisant élire l’un ses siens, Mohamed Morsi, à la présidence en 2012 puis en tentant de rogner l’influence des élites antérieures. Puis: «La seconde vague révolutionnaire fut détournée à son tour par les militaires le 3 juillet3 par un coup d’Etat réactionnaire.» La suite est marquée par le régime extrêmement répressif qui œuvre, depuis l’élection du président Sissi en 2014, à recouvrir le pays d’une chape de plomb.
La Tunisie
Dans sa dernière partie, l’auteur discute brièvement des cas d’autres pays touchés par la vague des révoltes de 2011, dont le Yémen, la Libye mais aussi la Tunisie. C’est dans le cadre de ce dernier pays qu’on retrouve l’exemple d’une coopération «pacifique» entre deux ailes contre-révolutionnaires, dans le mesure où le parti Nidaa Tounès, fondé en 2012 et œuvrant de fait à une restauration, en tout ou partie, de l’ancien régime, gouverne avec le parti islamiste En-Nahdha depuis les élections de la fin 2014. Cette situation constitue un moindre mal, estime Gilbert Achcar, non pas en raison des résultats attendus du travail gouvernemental… mais parce qu’elle empêche les forces populaires d’être prises en otage dans un pseudo-conflit entre ces deux acteurs contre-révolutionnaires. Aussi, ajoute-il, parce qu’elle empêche la gauche tunisienne de s’allier avec l’un des deux contre l’autre, alors qu’une partie du Front populaire fut tentée – lors des mobilisations contre le gouvernement alors dirigé par En-Nahdha en 2013 – de rentrer dans une alliance anti-islamiste avec Nidaa Tounès.
Espoir...
L’alliance entre les deux grandes forces contre-révolutionnaires, considère Achcar, est le scénario préféré par les USA et l’Union européenne; mais, pour la raison précise qui précède, «il se trouve que c’est aussi, de façon très inhabituelle, le meilleur scénario d’un point de vue progressiste». Or, c’est à la gauche arabe, conclut Achcar, d’être porteuse d’espoir pour le futur, en agissant dans le sens des luttes sociales, démocratiques, pour les droits des femmes. «La clé pour qu’un futur printemps arabe se transforme en printemps durable, termine-t-il, est la construction des directions progressistes résolument indépendantes qui ont jusqu’à présent cruellement manqué. Sans de telles directions, il sera impossible de renverser radicalement l’ordre sociopolitique afin d’en produire un nouveau (…).»
Bernard Schmid

1. Publié aux éditions Acte Sud en février 2013.
2. Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe, Sindbad, Actes Sud, 2017.
3. de l’année 2013, suite aux manifestations massives contre la présidence Morsi.

 

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Ausgabe: 259 (05/2017)

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