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QUESTIONS D'HIER ET DE DEMAIN : L’art de faire avaler la pilule

L’acceptabilité sociale est un drôle d’animal. Pour ses partisans, c’est une nouvelle manière d’associer l’usager à la production de technologies qui lui sont destinées. Pour ses détracteurs, il s’agit d’une énième manière de faire avaler la pilule, entre marketing et propagande. Véritable anguille, ses objectifs, ses objets et ses représentants semblent insaisissables. Z a décidé de soulever la roche. (fin) Les rapports d’acceptabilité sociale passent souvent de longs mois au fond d’un tiroir, le temps de trouver un responsable de marketing capable de traduire ce qui ressemble plus à un ouvrage universitaire qu’à un cahier des charges. Mais, si artisanales soient-elles, ces études ne finissent pas toutes à la trappe. En général, elles se soldent en recommandations, ou carnets de route, aussi appelées «Guides de bonnes pratiques».


Etudes et fêtes de rues


L’une des recommandations les plus célèbres est celle du Gixel, groupement d’industriels constitué en lobby, qui avait fait parler de lui en 2004 pour avoir oublié de prendre des gants dans son Livre bleu.1 Quelques mois plus tard, une action de sabotage de machines biométriques accompagnée d’articles de presse critiques poussa le Gixel à revoir sa copie. Dans le même temps, pourtant, le constat est sans appel: une augmentation vertigineuse des dispositifs biométriques pour contrôler l’accès des cantines scolaires, des bracelets électroniques pour nourrissons dans les maternités, une ribambelle de téléphones pour minots, une télévision saturée de séries aux héros high-tech, des puces RFID pour les transports en commun ou l’entrée des boîtes de nuit. Josiane Couratier, codirectrice de la mission interministérielle sur les visas biométriques, au ministère des Affaires Etrangères, se félicite d’ailleurs des succès accomplis: «Grâce à une politique d’information et de sensibilisation assez développée, nous avons pu prévenir les réactions hostiles.»2 Pour imposer les nouvelles technologies en douceur, des programmes de «sensibilisation» sont mis en place. Il s’agit en fait de saturer l’espace public d’une parole officielle émanant d’experts patentés. La Commission européenne a peur qu’une voix autonome et populaire s’élève au sujet de la «révolution silencieuse» que constituent les RFID. «Les actions que nous menons», explique le Joint Research Centre (JRC) de la Commission Européenne «sont globales et s’articulent autour des points suivants: mener des campagnes d’information, intégrer le respect de la vie privée dès la conception des objets, assurer la sécurité des systèmes RFID et demander la création de campagnes d’éducation permettant au public de s’entraîner à utiliser ces technologies.»3 Communication, information, éducation: trois mots magiques pour faire avaler la pilule. Le Gixel préconise la familiarisation aux nouvelles technologies dès le plus jeune âge mais d’autres clés d’acceptabilité sociale peuvent être répertoriées.Pour prévenir les contestations populaires «caricaturales», «obscurantistes», voire «ignorantes», des comités d’éthique composés d’experts se multiplient. Le simple fait de se poser des questions morales à huis clos devrait gommer les dangers inhérents aux nouvelles technologies. L’éthique est désormais le mot clé pour désigner l’apport des sciences humaines quand il s’agit de faire passer une innovation en force. En force, mais avec douceur. Les recommandations émises par ces comités, négligées dans la réalisation des projets, sont tout au plus reprises sous la forme de mises en garde, de notices de prévention, voire de plaquettes éducatives pour «gérer les risques» distribuées dans les boîtes à lettres, comme à Grenoble. Fin du fin, la petite pilule d’iode pour les voisins d’une centrale nucléaire. Un exemple parmi tant d’autres. En 2006, le Sénat organise une audition pour déterminer les enjeux éthiques et sociaux de la biométrie. Peu importent les interventions de militants ou d’associations opposées à cette technologie: au terme de 86 pages d’auditions publiques, Christian Cabal, président de la session, conclut en ces termes: «La biométrie existe et existera, cela ne sert à rien de mener un combat d’arrière-garde qui serait un peu passéiste.» Un type de discours devenu familier avec la création de la CNIL, qui gère depuis 1978 la redéfinition technocratique de la liberté. Sans rentrer dans les détails, on citera en vrac, comme autres «clés de déverrouillage social»: les débats citoyens, les événements grand public (Science en fête, expositions à la Cité des sciences, et, au printemps 2009, Futur(s) en Seine) ou le remplacement du fin limier par l’expert en ADN dans les séries télévisées. Quant à l’argument de la santé, il est une porte d’entrée privilégiée pour faire accepter des technologies mortifères. «Dans tous les domaines délicats politiquement», explique Lucien, ancien chercheur dans un laboratoire d’acceptabilité sociale qui a mené des recherches pour une équipe de Recherche & Développement «on retrouve la santé comme cheval de Troie. On dit qu’on va aider les gens, par exemple, face à la fermeture des hôpitaux, les aider à rester en contact avec des équipes médicales grâce à des techniques de communication. Mais c’est un alibi, où l’acceptabilité sociale va jouer le rôle de tampon. En fait on développe des techniques qui vont tout aussi bien servir à tracer et fliquer les gens.» Finalement, l’argument de la santé reste aujour-d’hui le meilleur moyen de couper court à toute critique de la recherche scientifique. Mais l’on pourrait se poser la question: pourquoi combattre la maladie et la souffrance à tout prix? Certaines formes d’organisation sociale peuvent mettre au-dessus de la vie d’autres valeurs: l’honneur, la liberté, le courage, etc. Quand on cherche à mettre en question la valeur de certaines avancées scientifiques au regard des reculs sociaux qui l’accompagnent, on passe immédiatement pour réactionnaire au mieux, dangereux obscurantiste au pire. S’il est aujour-d’hui possible de brandir la recherche médicale comme justification de toute recherche scientifique, quelles que soient ses applications – militaires, policières, ou économiques – c’est que la vie fait aujourd’hui figure de valeur ultime. Il devient de plus en plus difficile de donner un sens à la mort ou à la maladie, et les rituels qui peuvent les accompagner sont remplacés par les promesses de la science. Amputé des «grands récits» qui permettent de se projeter dans une histoire commune, orphelin des dieux, déçu par les «grands» hommes que personne ne souhaite ranimer, le siècle cherche une valeur-refuge dont la validité serait incontestable. Celle-ci est sans conteste la vie, fédérant hygiénistes et écologistes4 de tous bords. Mais vivre, au sens biologique, ne suffit pas. Toute la teneur de nos existences vient d’abord du sens que nous sommes capables d’y projeter, par les histoires que nous sommes en mesure de nous raconter. Ces histoires, on peut les appeler cultures, mythes, religions, propagandes... En 1928, Edward Bernays, neveu de Freud et alchimiste de ses concepts, écrit Propaganda5 dans lequel il promeut une dimension nouvelle des rapports de pouvoir: les «relations publiques». Précurseur de l’acceptabilité sociale, il a su convaincre gouvernements et entrepreneurs de l’importance de toucher le public en lui racontant la bonne histoire: «Le conseiller en relations publiques anticipe les humeurs de l’opinion et préconise l’attitude à adopter pour les prévenir, soit en démontrant au grand public que ses craintes et ses préjugés sont sans fondement, soit, au besoin, en modifiant l’action de son client autant qu’il le faut pour supprimer les motifs de récrimination.». Le marketing, la communication, l’acceptabilité sociale, bref, ce que Bernays nomme «propagande» pose la question de la vérité et du mensonge dans les sociétés démocratiques. Existe-t-il des techniques de mensonge et de manipulation psychologique propres à cadenasser la servitude volontaire? Faut-il traquer systématiquement les mensonges d’Etat ou les stratégies de manipulation des multinationales pour se dégager de l’emprise du pouvoir, et gagner en liberté?


L’accent de vérité


Il semble que la vérité ne suffise pas à la liberté. Combien de scandales politico-financiers, de crimes d’Etat, de violences commises par des multinationales défraient la chronique, sans qu’aucune avancée sociale n’advienne. Bien au contraire, le système actuel a appris à se nourrir des critiques et des indignations portées à son encontre. La liberté de dire tout et son contraire, avec une abondance de moyens de diffusion et de canaux d’information, se traduit par un brouhaha généralisé qui ne fait que légitimer le pouvoir en place en lui donnant l’apparence de la démocratie, tandis qu’aucune attaque sérieuse à son encontre n’est audible. Dire le vrai importe peu. L’essentiel est d’en maîtriser les apparences, domaine où excellent les experts en communication. Les chefs d’Etat, autant que les grandes entreprises, doivent leur crédit aux histoires qu’ils savent raconter à un public en mal de sens6. La bataille politique ne se joue pas sur le terrain de la vérité, condamné à d’interminables et stériles contre-expertises, dans lesquelles ne triomphent finalement que ceux qui ont le plus de temps et d’argent à perdre. L’affrontement est ailleurs, autour de l’art de dire la condition humaine, avec la capacité à inventer et à raconter des histoires. Produire un récit qui fasse sens pour les hommes d’aujourd’hui, embarqués dans «la plus gigantesque galère sociale de tous les temps»7, et sommés d’adorer le nouvel idéal techno-scientiste. Depuis les mythologies antiques, cette guerre s’est articulée autour de la religion, de la philosophie, de l’histoire ou des «actualités». Avec l’acceptabilité sociale, apparaît une nouvelle figure mythique: la technologie. En elle résideraient toutes les réponses à nos questions, toutes les solutions à nos problèmes: sociaux, physiologiques, psychiques, politiques. De moyen destiné à nos fins, la technique est devenue une fin en soi, remède à tous nos maux. Cette fiction est ainsi censée nous tenir lieu d’avenir. Mais nous, qui ne croyons pas à cette fable extraordinaire, non pas parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle sonne creux, serons-nous capables d’inventer notre propre histoire – ordinaire?


 www.zite.fr


 1. Livre bleu, grands programmes structurants, propositions des industries électroniques et numériques, Gixel, 2004.


2. OPECST, Compte rendu de l’audition publique sur la biométrie du 4 mai 2006.


3. RFID Technologies: Emerging Issues, Challenges and Policy Options, op. cit. traduction Z.


4. Hans Jonas, par exemple, justifie notre responsabilité à l’égard de la vie par cette idée que la vie vaut par elle-même. Mais il précise qu’une vie authentiquement humaine est placée sous le signe de la liberté.


 5. p.81, Editions de La Découverte, 2007.


6. A ce sujet, voir Storytelling, La Machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits de Christian Salmon,  Editions de La Découverte, 2007.


7. in Conférence prononcée à Bruxelles en mai 1948 au 11ème Congrès des psychanalystes de langue française, publiée dans la Revue Française de Psychanalyse, juillet-septembre 1948, tome XII, No 2 pp. 367-388.


 

Rédigé par Clark Kent, Lois Lane (Tiré de la Revue Z, n°1), 05.03.2010, recrutés par ute
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Ausgabe: 179 (02/2010)

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