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© Jean Duflot Radio Zinzine

TERRE A TERRE: Guerre au gaspi

Un milliard d’affamés et, selon les dernières évaluations, près d’un tiers de la population mondiale souffrant des séquelles de la sous-alimentation. La faim, directement responsable de la mortalité infantile dans les pays pauvres. Des pertes alimentaires équivalant à 55% de la production agricole de la planète. Une sorte de génocide pernicieux disséminé aux quatre coins de la planète. Comment parler encore d’humanisme et de démocratie, devant tant d’inconscience, voire d’iniquité systématique?
A l’échelle géopolitique, le sursaut «moral» se limite le plus souvent à évaluer les pertes financières. Mais l’effet de feed-back causé en amont par ce gaspillage colossal a fini par inquiéter les instances internationales. La perte du tiers de la nourriture produite dans le monde s’avère être en corrélation directe avec le forcing compensatoire de la production, notamment agricole. Le système basé sur la croissance et le profit exponentiel ne tolère pas la moindre baisse de la rentabilité capitaliste. Néanmoins, d’autres motivations collatérales ont contraint peu à peu les gouvernements à une prise de conscience des effets de ce gâchis. La réaction des organisations supranationales (ONU, FAO, OMS, PNUD)1, même dictée par des considérations pragmatiques, s’inscrit dans une synergie qui prend en compte les retombées négatives du gaspi sur les milieux de vie, la gestion des sols, l’environnement, le climat, la santé. En termes de dangerosité, le dopage de l’agriculture par les intrants chimiques, engrais, pesticides, et la dépense énergétique qui se traduit par un surcroît de pollution des biotopes et l’émanation massive de gaz à effet de serre obligent les Etats à mettre le nez dans les poubelles de notre histoire.
De là la décision solennelle de faire de l’année 2013, l’année de la lutte contre le gaspillage alimentaire, avec l’alibi philanthropique d’aider les économies précaires à réduire le scandale de la faim. Evidemment, le calcul du coût de la charité parcimonieuse des pays riches n’est pas étranger à leur «éthique de précaution». Le souci de réduire la sous-nutrition fait même partie de l’argumentaire des partisans d’une agriculture génétiquement modifiée…


Dans le monde


Quelles qu’en soient les véritables motivations, la mobilisation au sommet de la plupart des ministères concernés (agriculture, écologie, transport, industrie) est effective. Sous l’égide des divers organismes onusiens, en particulier, de la FAO, les Etats d’Amérique du nord et de l’Union européenne ont entrepris un certain nombre d’études et de campagnes d’information et de sensibilisation.
L’UNEP, programme des Nations unies pour l’environnement comporte des mesures  préventives des impacts environnementaux du gaspillage alimentaire. Il a été relayé par un dossier communautaire (EIPRO) analysant l’impact (30%) des déchets européens sur le réchauffement climatique. Aux USA, plusieurs universités telles que celle du Texas sont à l’origine de la quantification et de l’évaluation des coûts du gaspi en termes d’économie et d’écologie. Depuis quelques années, l’UE a commandité plusieurs études sur les effets du gaspi. Une enquête réalisée dans 7 pays du continent européen (Allemagne, France, Espagne, Belgique, Suède, Autriche, Russie), par la marque Albal (aluminium /emballage) associée à l’Institut The consumer View a permis de faire le point sur leurs habitudes de stockage, d’achat, de cuisine des aliments et de gestion globale des déchets. Par ailleurs, les Directions Générales de l’Environnement, de la Santé, de la Consommation et des entreprises ont diligenté pour le compte des Commissions ad hoc des études quantitatives et qualitatives (Retail Forum, European Food Round Table) pour unifier les méthodologies et les opérations en cours. Celles d’Eurostat (centre de statistiques européennes) et de L’Agence (française) de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie précisent le contexte de la déperdition alimentaire dans l’aire européenne. L’ADEME, elle-même, a procédé pour le compte du gouvernement français à des estimations de ses volumes et de ses causes à l’échelle du continent. La plupart des pays industriels commencent à participer à cette dynamique et s’engagent dans des recherches assorties de propositions et de campagnes d’information. De plus en plus, à l’instar de l’opération Interreg, financée par des fonds de Bruxelles, la lutte contre le gaspi s’inter-régionalise. Baptisée Greencook, l’opération inaugure un partenariat multisectoriel dans plusieurs pays du Nord (alimentation, milieu social, consommation, santé). En Grande-Bretagne, un rapport du Gouvernement a publié les coûts des pertes alimentaires. Le WRAP, organisme en charge du développement durable, a lancé des campagnes de grande envergure: Love Food, Hate Waste (aime la nourriture, déteste le gaspillage). L’agence Government Office for Science a mis l’accent sur la caractérisation des rebuts alimentaires (évitables, potentiellement évitables, inévitables). Comme partout ailleurs en Europe, ce type de clarification est de plus en plus diffusé dans les milieux scolaires. En Suède, l’observatoire SIWI, expert en développement durable, est à l’origine de plusieurs campagnes de portée mondiale: From field to fork, Saving water (Du champ à la fourchette, Sauvetage de l’eau). Moins impliqués que la Grande-Bretagne ou la France dans le gâchis consumériste, des pays tes que les Pays-Bas, la Belgique ou la Suisse tentent de mettre sur pied des politiques vigoureuses de prévention. Le Centre de Recherche et d’Information des Organisations de Consommateurs belges mène des actions à tous les niveaux du processus alimentaire et de l’opinion. Sous le patronage du Comité suisse de la FAO, l’Office Fédéral de l’Agriculture (OFAG) et la Direction du Développement et de La Coopération (DDC) ont décidé de multiplier des mesures coercitives contre les abus du gaspi. Des expositions comme celle de Berne s’efforcent de sensibiliser et de responsabiliser la population. En Suisse, la journée mondiale de l’alimentation de 2013 se prépare sur le thème de la lutte contre le fléau du gaspillage alimentaire.


Et en France?


La France n’est pas en reste dans le domaine de l’information et des projets de bonification. Outre la prolifération des études officielles, Rapport ministériel MEDDTL2 sur la durabilité nutritive, Rapport INRA-CIRAD3 sur les méfaits agricoles du gaspi, Dossier France Nature Environnement, Programme National pour l’Alimentation, l’Etat a présenté son Plan National contre le gaspillage alimentaire en 6 étapes: implication des consommateurs comme acteurs de la lutte, encadrement de la grande distribution et de l’industrie de transformation, amplification de la collecte associative et de la redistribution, gestion rationnelle de la restauration collective, récupération des invendus des marchés (ex: MIN)4, engagement des agglomérations dans le tri et le ramassage des denrées alimentaires.
Il existe donc une synergie globale qui remet en question les dysfonctionnements de tous les maillons de la chaîne alimentaire. Les facteurs du gaspillage général sont clairement identifiés: agriculture intensive et tri à la source de la production agricole, standards de la grande distribution, surproduction industrielle de l’offre assujettie à la demande commerciale, mauvaise gestion des stocks, matraquage publicitaire, restauration rapide et, au niveau des foyers, laisser-aller irresponsable ou provoqué par l’accélération des modes de vie.
Depuis des années, l’ensemble de ces causes principales du marasme mondial ont été répertoriées, analysées. Comment se fait-il alors que l’effervescence organisée autour du phénomène n’ait pas réussi à freiner la gabegie. La plupart des observateurs patentés déplorent son accroissement continu. Cette impuissance a ses raisons qui réduisent  souvent la lutte à de simples effets d’annonces.
En France, en se basant sur le coût moyen du gaspillage par habitant et par an (410 euros),  la perte s’établirait entre 15 et 20 milliards d’euros. Le gaspillage des 1072 grandes surfaces (850 millions d’euros) représente six fois le budget des Restos du cœur. Aux USA, où le rebut (les restes de dindes) du dernier Thanksgiving s’est soldé par un coût de 282 millions de dollars, le gaspi global de quelque 312 millions d’habitants atteint des sommes astronomiques (plus de 100 milliards d’euros). En Grande-Bretagne, le gâchis alimentaire (hors circuits de production et de distribution) est de 12 milliards de livres (14 milliards d’euros). En Belgique, les 15.000 tonnes d’aliments dilapidés permettraient de financer 30.000 repas (3 fois par jour). Au Danemark, 15 à 20% de la nourriture achetée finit à la décharge. Aux Pays-Bas, la valeur des fruits et légumes jetés à la poubelle s’élève à 2,4 milliards. En Suisse, selon une étude de l’OFAG5, un foyer de 4 personnes gaspille 2.000 francs de denrées par an, en particulier en déchets de pain, de céréales et dérivés: sur 40kg de consommation 13 sont jetés à la poubelle et la perte financière est de 557 francs/pers./an.
Tout compte fait,  le gaspillage des pays riches équivaut à la moitié de la production alimentaire de l’Afrique subsaharienne. La totalité (1,4 milliards de tonnes d’aliments détruits dans le monde, y compris dans les pays émergents), suffirait à nourrir les 3/4 des pays pauvres en sous-alimentation endémique. Comble d’ironie, aux frais de gestion, de transport et de destruction  des déchets, il faut encore ajouter ceux des études pilotes et des programmes de réduction: par exemple, en Grande Bretagne,  le coût de l’enquête de la WRAP (420.000 euros) et celui de la campagne de sensibilisation (4 millions d’euros). Et les méfaits du gaspi ne se limitent pas à la gabegie financière.
Ce qui préoccupe de plus en plus les observatoires et les lanceurs d’alerte ce sont les retombées croissantes du gaspi en nuisances environnementales (sols, eau), en investissements énergétiques (carburants, intrants, travail) et en effets polluants qui contribuent à la dérégulation des équilibres de la planète. Là encore, les bilans ne sont pas évidents. Le plus souvent les estimations procèdent par approximations ou équivalences.
Si l’on en croit celles de la FAO et du SIWI tout se passe comme si l’ensemble des pertes équivalant à 55% de la production agricole mondiale se soldait  par l’exploitation superflue de la moitié des terres arables. Conclusion de la mission agriculture de France Nature Environnement: «Le gaspillage alimentaire représente autant de pollutions des sols inutiles ou de consommation d’eau pour irriguer ces mêmes terres. Il est certain que des économies permettraient d’éviter d’avoir à doper la production agricole à grands coups d’engrais, de pesticides ou de déforestation, sans compter les bénéfices économiques et sanitaires pour la population». Il s’agit là d’une circularité perverse où l’alimentation détruite en aval induit en amont un surcroît d’épuisement des ressources: usure et empoisonnement des sols, surexploitation des nappes phréatiques et des réserves naturelles d’eau. Dans les pays en déficit hydrique chronique, cela se traduit par l’accroissement de la paupérisation. L’iniquité des cours des denrées fixés par le marché mondial et la servitude des monocultures pour l’exportation et le remboursement des dettes au FMI et à la Banque Mondiale sont directement liées à ce gaspillage à l’échelle de la planète. Au fond, dans le système global, le gaspi finit par stimuler la machine capitaliste de la production/consommation.
Par ailleurs, les calculs des experts donnent une idée de l’ampleur de l’impact écologique. 1 kg de farine dépense 1000 litres d’eau, 1 kg de viande rouge, 16.000 litres. Aux Etats-Unis, le gaspi d’un tiers de la nourriture produite équivaut à l’utilisation de 40.000 milliards de litres d’eau, soit les besoins de 500 millions de personnes. Selon une évaluation de la Commission européenne, 30% des impacts écologiques et 20% du changement climatique sont imputables aux citoyens de l’Union européenne. En termes d’énergie gâchée, le record appartient aux Américains: le gaspillage du quart de la production alimentaire représente l’équivalent de 2.150.000 milliards de kilojoules perdus annuellement. Plus proche de nous, cette équivalence significative: l’économie de 60% de l’alimentation anglaise mise au rebut permettrait, selon le WRAP, d’assurer l’éclairage annuel de villes comme Glasgow et Edimbourg (2 millions d’usagers).
Corollaire de la déperdition énergétique, elle génère de surcroît, partout où elle s’accomplit, des émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane) particulièrement agressifs pour les régimes climatiques. En Grande-Bretagne, une étude anglaise du WRAP avance que l’arrêt du gaspi supprimerait les émissions de CO2 du quart des véhicules en circulation. Actuellement, à l’instar du SIWI suédois, la plupart des organisations anti-gaspi planchent sur l’évaluation des milliards de tonnes de CO2 qui viennent s’additionner aux diverses émanations diffusées par les sociétés industrielles du «bien-être». La guerre contre le gaspillage semble déclarée. Aura-t-elle raison de l’autre guerre, envers désastreux et non dit du chaos mondial, la guerre économique des pays nantis contre les «damnés de la terre»?


1. Programme de Développement des Nations unies. Au Brésil, grand producteur agricole où le gaspi atteint 64% de la production alimentaire (12 milliards de dollars), le PNUD soutient le programme Faim Zéro concernant 44 millions de personnes.
2. Ministère de l’Ecologie du Développement Durable des Transports et du Logement.
3. Institut National de la Recherche Agronomique, Centre de Recherche Agronomique pour le Développement.
4. Marché d’Intérêt National.
5. Office Fédéral de l’Agriculture.

 15.04.2013, recrutés par ute
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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 214 (04/2013)

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