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TERRE A TERRE: Histoire des vaincus - Réparer une injustice

Réflexions sur le libéralisme économique: de la signification universelle des révoltes populaires, du rôle des paysans dans la révolution française et des chances des paysans du monde à survivre. Dans cet article, il s’agit un peu de tout cela. Ces réflexions me sont venues à la suite de la lecture d’un livre intitulé «La guerre du blé au XVIIIème siècle», écrit par 6 historiens à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française.
Il va sans dire que ces historiens ont pris le parti des paysans, ce qui n’exclut pas la rigueur historique, au contraire. Il va sans dire que ma fibre paysanne ne peut que leur donner raison.
Je sais ce qu’un tel parti pris risque de soulever comme polémique, tant les paysans sont souvent considérés comme conservateurs, réactionnaires, voire contre-révolutionnaires, comme les Chouans1 de 1793 pendant la Révolution française. Il semblerait que seul Makhno2 échappe à la critique. Un court chapitre de ce livre traite de la chouannerie, et essaye d’en trouver les motivations. Plusieurs pistes sont proposées: l’incapacité du gouvernement de répondre à certaines situations et doléances locales, le jacobinisme centralisateur, la persécution des prêtres réfractaires, la conscription obligatoire, des structures économiques et sociales, foncières, particulières. Il semble, par exemple, que les paysans relativement indépendants économiquement de l’Ouest de la Sarthe se soient révoltés contres les bourgeois accapareurs de biens d’église mis en vente aux enchères. Ils se seraient ralliés de ce fait à la noblesse et au clergé, dont ils pouvaient déjà profiter des biens par location. Lutte de classe, plus que soulèvement «royaliste et catholique»?
En tous cas, ce livre réhabilite à mes yeux la présence et le rôle de la paysannerie dans l’évolution de notre société jusqu’à la révolution, dans l’évolution de la révolution même.



Haut Moyen Age


500 ans de révoltes en Europe ont précédé la révolution. A l’époque des croisades, les «communes», «communautés», «communautés villageoises», au choix, négociaient des droits, des «franchises» pendant que les seigneurs faisaient la guerre en «Terre Sainte». A la fin des croisades, les seigneurs s’imposent à nouveau, et vient le temps des révoltes, justifiées par l’arrogance de la noblesse, du clergé, des seigneurs, et par «l’économie»: fiscalité, économie de la famille (revenu), et économie de la communauté (droits d’usage).
Aux premiers temps du moyen âge, à l’époque où naissait une forme de capitalisme agraire de gros propriétaires, de gros fermiers et de petits paysans avec ou sans terre, la royauté a pu être vue par la masse du peuple comme un contre-pouvoir aux féodaux, seigneurs, gens d’église, aux pouvoirs souvent confondus. Certains historiens ont pu parler de «paternalisme monarchique», tant le pouvoir monarchique a toujours dû contrôler l’approvisionnement en biens de première nécessité, pour contenir le peuple prompt à manifester son mécontentement, surtout les années de mauvaises récoltes.



Quel «marché»?


A l’époque, tout le «marché» se faisait sur la place du village (on parle encore aujourd’hui «d’aller faire son marché»). L’économie continentale passait par de grandes foires, immenses marchés sur les voies de circulation entre le nord et le sud de l’Europe.
Avec les physiocrates, qui essayeront de mettre en place une politique de réformes économiques «libérales» dans les années 1760, le «marché» public de la place du village glisse vers un marché plus anonyme, de gros, où les produits ne sont plus amenés par les producteurs sur la place publique, sauf, un court moment, quelques échantillons. Parade aux «désordres» populaires occasionnés par la hausse des prix, l’accaparement, la spéculation, prémisses de l’économie du XXIème siècle et de la bourse de Chicago. Mais le commerce sur les céréales reste très marginal: entre 1 et 2 % au XVIIème siècle, et l’administration royale a le monopole sur le commerce du blé. Chaque paysan, jusqu’à la Révolution, a l’obligation de vendre son blé sur le marché local. A l’époque, les masses étaient rurales à plus de 80%, les cités en expansion et il fallait les approvisionner. Les céréales étaient la base principale de toute l’économie des subsistances: on a pu parler de «tyrannie du blé». Mais la majorité des petits paysans vivent en dehors du «marché» naissant, aspiré par l’extension des villes.



Les physiocrates


D’où la naissance, avec les physiocrates, de l’idée et de la croyance au progrès général de l’humanité par la croissance économique, agricole en premier lieu: c’est la naissance de l’idéologie du «libéralisme», marchand et propriétaire, par la libération du marché et la concentration agraire.
Turgot, contrôleur général des finances royales à partir de 1774, voulait développer la grande exploitation agricole dans les terres riches du nord de la France. L’Abbé Mably, un anti-Turgot, attira l’attention sur le lien entre la formation du marché de gros, et le développement de la grande exploitation. Il souligna le caractère irréaliste de la théorie «libérale» de l’élasticité du marché des denrées de première nécessité. Le marché de ces denrées était l’enjeu essentiel des transformations économiques et sociales de cette époque. Le cadre général de la production agricole reposait encore sur un système agraire communautaire.
Depuis le début du XVIIIème siècle se manifestait un déséquilibre croissant entre culture et élevage: dans certaines régions, le rétrécissement des pâturages au profit de la culture des céréales provoquait une crise de l’élevage, donc des fumures, et ensuite des rendements agricoles. Turgot avait besoin des communaux pour agrandir les fermes. L’enjeu de ses réformes sera de liquider la petite propriété parcellaire paysanne. Il veut séparer producteur et propriété, en créant une alliance entre propriétaires privilégiés et gros fermiers capitalistes. Les Physiocrates pensent que seule la grande propriété est capable d’augmenter la productivité, débat très actuel encore aujourd’hui. Les réformes agronomiques attaquent les coutumes communales pour concentrer la propriété et agrandir les exploitations.



L’Angleterre aux XVIème et XVIIème  


En Angleterre, les nobles s’emparent des terres «communales» appartenant aux communautés villageoises, et les clôturent pour développer l’élevage. Des révoltes paysannes éclatent au début du XVIème siècle et dureront plus d’un siècle. Les paysans partent travailler à la ville, et au XVIIIème, se sont les hausses de prix des produits de première nécessité qui provoqueront des émeutes chez le petit peuple des villes, où l’industrie textile démarre, fortement aidée par l’industrie minière.
Des mesures d’urgence en cas de disette furent codifiées entre 1580 et 1630 dans le Book of Orders, sous les règnes d’Elisabeth et de Charles Ier, et reprises tout le long des révoltes du XVIIIème siècle: obligation de vendre sur le marché public, fixation des prix, lutte contre les accapareurs et les spéculateurs. Les Assize of Bread réglementaient le prix du pain. La Common Law, ou droit coutumier, avait autant d’importance que le droit écrit.
Ailleurs en Europe, Naples crie famine et se soulève en 1585 contre l’exportation de grains vers l’Espagne.



Des moulins, des boulangers, du pain


En 1692 à Paris, les émeutiers pillent les boulangeries.
Mais à cette époque, il se fait encore beaucoup de pain à domicile. En 1600 à Venise, une des villes les plus modernes d’Europe, la moitié du pain vient des boulangers, l’autre moitié est encore cuite à domicile. Les boulangeries se développeront avec les villes. Les boulangers achètent le grain aux paysans, et le font moudre aux multiples petits moulins des villes, souvent situées au bord d’une rivière pour faciliter les transports. Il s’agit surtout de travail à façon, de troc, le propriétaire du moulin payant son travail en gardant un peu de farine, lui-même étant encore souvent paysan. Petit à petit, les moulins se modernisent, s’agrandissent, et les meuniers font du surplus qu’ils commencent à vendre, à des particuliers ou à des boulangers. Beaucoup de gens, s’ils ne sont pas paysans, achètent du grain à ceux-ci, font moudre. Petit à petit, les particuliers achètent de la farine, puis du pain. Les meuniers et les boulangers prennent alors une importance grandissante, et ils seront souvent la cible des émeutiers: contrefaçon sur la qualité de la farine, sur le poids du pain.
En France, ce n’est qu’à la veille de la Révolution que le «pain familial» disparaîtra des grandes villes: à l’orée du XXème siècle, il y aura 60.000 boulangeries.



Population, évolution, contradictions


Mais par rapport à la France, l’Angleterre est peu peuplée: en 1775, la France compte environ 25 millions d’habitants, l’Angleterre 6 à 7 millions. La région parisienne concentre déjà plus d’un quart de la population. Après une stagnation de quatre siècles où la France stabilise sa population autour de 20 millions sans parvenir à décoller, l’Europe entre dans ce que Fernand Braudel appelle «la fin de l’ancien régime biologique», et atteint un certain équilibre démographique. Malgré un «petit âge glaciaire» climatique au XVIIème siècle, les famines, souvent plus graves à la campagne qu’à la ville, reculent. Les épidémies aussi: peste, variole, choléra, tuberculose, syphilis. La population augmente, l’agriculture se développe.
Emmanuel Le Roy Ladurie, historien du moyen âge, tente d’expliquer cette amélioration, cette croissance, qui s’appuie sur plusieurs leviers. Il note le long règne de Louis XV, 50 années d’un calme relatif. D’après lui, c’est une révolution des transports, plus qu’une révolution agricole, qui permet de désenclaver le territoire, et qui permet enfin le développement du marché intérieur. Ce phénomène s’appuie aussi sur une véritable «déseigneurialisation», provoquée, au XVIIIème siècle, par la suppression par l’Etat de nombreux péages privés, dans les provinces languedociennes en tous cas, libérant ainsi du revenu.
Dans le Sud, c’est le Canal du Midi, à partir de 1680, le développement du port de Marseille, l’explosion du réseau routier souvent construit sur réquisition de corvées paysannes, l’introduction du maïs dans le midi pyrénéen, le développement de la vigne en Languedoc et en Roussillon, quelques améliorations agronomiques mineures, qui fluidifient l’économie, améliorent le sort des paysans, et épongent le surplus de main-d’œuvre rurale.
Face à un processus d’expropriation/prolétarisation de la paysannerie, déjà bien entamé au XVIIème siècle, que seule une multiplication du nombre de paysans peut enrayer, cette nouvelle tendance à la croissance agricole et démographique n’est pas exempte de contradictions et de tensions. C’est une opportunité, pour une partie de la petite et moyenne paysannerie, de se développer sur la base d’une demande citadine accrue, et d’ouvrir ainsi des perspectives à une surpopulation rurale explosive. Mais un risque aussi: au XVIIIème siècle français, le lopin paysan, menacé marginalement par les rassembleurs de terres, est surtout mis en danger de l’intérieur, par des phénomènes de désintégration parcellaire qu’entraîne le morcellement des domaines, provoqué lui-même par l’expansion démographique du monde rural.
Car une surpopulation relative s’installe à la campagne, estimée à plus de 4 millions de personnes, soit 1/6 ème de la population, ce qui entraîne une paupérisation et une forte mendicité, masse de gens prompts à se révolter et qu’il faut contenir. Surpopulation relative, car elle est engendrée aussi par les structures foncières inégalitaires de la société féodale.
En Bourgogne, ce sont de nombreux défrichements qui permettront aux ruraux de vivre mieux, d’augmenter la production de subsistances, et d’absorber cette surpopulation en lui offrant plus de terres.



Relations sociales


Mais l’intensité de ces défrichements sera aussi l’une des causes majeure de la violence des contestations antiseigneuriales qui traversent cette province au XVIIIème siècle. La jouissance des terres défrichées par les bras des paysans se trouve en effet largement accaparée par les seigneurs: cet accaparement est une cause de frustration et de colère pour ceux-ci. On peut dire que la révolte de la paysannerie bourguignonne sera antiféodale et antiseigneuriale parce que le seigneur incarne alors une forme de capitalisme naissant. D’antifiscales au XVIIème siècle, les révoltes prennent de plus en plus un caractère antilibéral.
Il faut noter des situations très différentes d’une région à l’autre, au niveau de la population, des relations sociales, des structures foncières et de leur exploitation. Les systèmes agraires du pays d’Oc et des montagnes du Centre diffèrent de ceux des régions du Nord, de l’Est et du Centre-Est comme la Bourgogne. En Basse Auvergne, la paysannerie possède plus de 60% du sol, et est moins prompte à se révolter. En Languedoc, l’institution seigneuriale et la dynamique capitaliste sont moins agressives, sauf autour de grandes villes comme Toulouse ou Montpellier. La seigneurie du Nord et de l’Est, par contre, se «physiocratise» et s’urbanise.
Les fermes de 40 à 50 hectares productrices des surplus commercialisables sont souvent à proximité des villes. Le bourgeois rural remplace petit à petit le noble ou le seigneur qui s'installe à la ville. L’origine des revenus bouge: les revenus seigneuriaux sont désormais plus assurés par la «réserve», ou production propre, que par la «tenure», ou location de parcelles. Même le revenu du petit paysan progresse, très doucement. Le fermage est de plus en plus réglé en argent. Il y a petit à petit un transfert du revenu des campagnes vers la ville, accroissant ainsi les tensions sociales.
Les «laboureurs», qui possèdent des exploitations moyennes, consolident leur situation. Mais on observe la disparition des «laboureurs» ne possédant que 10 ou 12 hectares, par le partage de l’exploitation entre les enfants. Le seuil de «viabilité économique», de «reproduction sociale», pour un paysan, se situe à 5 hectares. Mais nombreux sont les paysans qui n’exploitent qu’un hectare, qui doivent travailler à l’extérieur comme faucheur ou au «battage», et qui ne doivent souvent leur survie qu’au petit lopin familial. A l’opposé, une classe puissante se développe, des «fermiers laboureurs» qui prennent en fermage des domaines de 80 à 100 hectares: ces «seigneuries» seront la matrice essentielle du capitalisme agricole.

* Voir Archipel No 163 et 164, Guerre des farinesGuerre des farines, également de Jacques Berguerand.


1. Appellation donnée aux insurgés bretons et vendéens pendant la Révolution française, d’après le surnom de Jean Cottereau dit Jean Chouan (en gallo chat-huant, ou chouin, nom local de la chouette hulotte), l’un des chefs présumés de l’insurrection contre-révolutionnaire et royaliste dans l’Ouest de la France. Les premiers affrontements éclatèrent en 1792 évoluant en jacquerie paysanne, puis en guérilla et enfin en batailles rangées avant de se terminer par la victoire des Républicains.
2. Figure emblématique d’un mouvement révolutionnaire paysan qui lutta, entre 1917 et 1921, d’abord contre les occupants austro-hongrois (après la signature du Brest-Litovsk), contre les Blancs puis contre l’armée Rouge commandée par Trotsky, voir article précédent.


 

Rédigé par Jacques Berguerand (Longo maï) Février 2010, 11.03.2010, recrutés par ute
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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 180 (03/2010)

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