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UKRAINE: Costia ou l’intenable polarisation de la guerre

Mai 2015 - Costia a 22 ans. Bassiste et chanteur, il joue avec son trio dans les rues et les bars d’Odessa. Mais ça ne fait pas très longtemps qu’il habite ici. Il a quitté Lougansk, sa ville natale, il y a un an, au début de la guerre. Erik D’haese du FCE, a profité d’un voyage en Ukraine pour l’interviewer.
La vie à Lougansk était assez calme, agréable. Je travaillais pour l’orchestre philharmonique et j’étudiais la musique. En plus je jouais dans des bars, des restaurants. Il y avait plein d’endroits de détente, pour faire du sport et s’amuser.
C’est quand on a commencé à entendre des tirs autour de la ville que les choses ont changé assez radicalement. Les gens étaient moins à l’aise, alors ils ne dépensaient plus d’argent, ils ne sortaient plus. Les restaurants ont commencé à perdre leur clientèle. Les gens épargnaient parce qu’ils craignaient de perdre la guerre, leurs boulots, etc.
Et alors, quand la guerre a vraiment commencé, ces craintes sont devenues réalité. Les gens perdaient leurs boulots, rien ne fonctionnait plus là-bas.
 Aujourd’hui, il y a des choses qui ont redémarré, mais les boulots liés à l’Etat, comme l’orchestre philharmonique, ne paient pas leurs employés. En avril 2015, ils ont reçu leur salaire pour le mois d’octobre 2014. Ils reçoivent de l’aide, comme de la nourriture et des choses comme ça, mais pas d’argent.
Fuir
Pour moi, tout ça était très étrange. Avec ma copine, on a senti qu’on ne serait plus en sécurité si on restait en ville. J’avais peur d’être coincé dans cette ville où rien ne fonctionnait plus. Et j’avais peur de participer à la guerre, quel que soit le côté. Je n’aime pas la guerre. Alors pendant 2-3 semaines, on s’est demandé ce qu’on pouvait faire, où on pouvait aller. Et on a décidé de partir à Odessa. On était parmi les premiers à partir, on a pu prendre un train, normalement.
Les gens nous deman-daient: «Mais qu’est-ce que vous faites?», mes amis disaient «Tout va bien!». Ce n’est pas une habitude d’anticiper beaucoup, ici. Quand tu ne vois ou n’entends pas la guerre, tu penses qu’il n’y a pas de problème.
Un mois plus tard, les gens ont commencé à entendre les coups de feu tous les jours, toutes les heures. La guerre se rapprochait de plus en plus de la ville. Cela affectait plus les gens. C’est là qu’ils ont commencé à réfléchir à quitter Lougansk en masse. Mes parents aussi sont partis, avec mon petit frère. Les trains étaient pleins à craquer. Les gens venaient sans billet, ils payaient de l’argent directement aux accompagnateurs des wagons et ils passaient toute la nuit debout. C’est comme ça qu’ils ont quitté la ville.
Vivre
Je ne sais pas qui étaient les gens qui ont commencé tout ça. Je sais qu’un de mes camarades de classe participe à la guerre maintenant, pour Lougansk, du côté russe. Il croit que c’est la bonne chose à faire. C’est son choix. Il dit qu’il n’avait pas le choix de quitter la ville parce qu’il l’aime, alors il a pris cette décision.
Personnellement, je ne crois pas que c’est la meilleure décision mais c’est mon ami et je l’aime. On est très proche, on se parle, parfois on s’appelle. Il est soldat.
Quand j’entends les histoires des gens qui sont restés, c’est tout simplement terrible. Il y en a qui ne travaillent pas. Ils reçoivent de l’aide alimentaire et des choses comme ça. Quand je demande à ces gens «Pourquoi vous ne partez pas?», ils répondent «J’ai ma maison ici, mes affaires, j’ai ma vie ici, tu sais». Tu peux soit perdre ta maison et vivre, ou tu peux perdre la vie et alors, une maison… personne n’en a besoin quand on est mort.
La plupart des gens que je connais construisent leurs vies là où ils sont maintenant. Ils ne veulent plus rentrer. Ils ne savent pas ce qui peut se passer là-bas. Même si la guerre s’arrêtait demain, il faudrait beaucoup de temps pour reconstruire sa vie. Bien sûr, beaucoup de gens ont des sentiments pour leur pays natal. C’est la façon dont ils vivaient, leur maison ou appartement – c’est normal, c’est ce qui était habituel.
Pour moi, un jeune homme, je suis content d’être venu à Odessa. J’ai beaucoup plus de possibilités ici, c’est une chouette ville, de nouvelles personnes à connaître, une nouvelle vie. Mais quand je regarde mes parents, ils avaient une maison, une vie là-bas, ils ont 45 ans. Pour eux c’est très dur de recommencer tout à zéro. Mon père était mineur, ma mère était institutrice dans une école maternelle, mais comme elle ne gagnait pas beaucoup, elle avait aussi un magasin de vêtements d’occasion. Ici, mon père a trouvé du travail dans le bâtiment et ma mère est aide-ménagère chez des riches qui ont une énorme maison.
Mon père se souvient de l’époque soviétique et il dit «C’est quoi ce bordel? C’était mieux dans l’Union soviétique.» Il dit qu’il y avait plus d’ordre, une vie plus stable. La loi était différente, plus stricte. Il se rappelle de ça et il ne se sent pas rassuré aujourd’hui. Peut-être qu’il soutient un peu le côté russe mais je ne me rappelle pas très bien, on a eu différentes conversations. Ma mère veut seulement la paix. Elle dit «S’ils veulent l’autonomie, pourquoi on ne leur donne pas l’autonomie?» Elle ne veut pas de guerre.
A Lougansk, on avait une maison au village et moi je louais un appartement en ville avec ma copine. Quand mes parents sont partis, ils ont dû abandonner la maison. Maintenant, on loue une chambre. Une chambre pour 4 personnes. J’aide mes parents parce que j’ai trouvé du boulot avant eux. Alors ça nous convient de louer une chambre ensemble. Mais on prévoit de peut-être louer un appartement, parce que mon petit frère grandit. Ça sera peut-être plus confortable.
Guerre de l’information
Je suis devenu plus critique. Je n’ai jamais aimé regarder la télévision mais aujourd’hui je ne fais plus confiance à ce que j’entends. J’ai besoin de preuves, je n’écoute plus que les gens que je connais. Les médias appartiennent aux gouvernements qui disent ce qu’ils veulent.
Il y a une guerre de l’information. Je vois la différence clairement quand je compare les points de vue de mes amis qui sont partis en Russie et ceux qui sont restés en Ukraine. Ils ne pensent plus la même chose, ils reçoivent des informations différentes. Ici on a une version, mes amis en Russie pensent autre chose et la vérité c’est encore une troisième.
Les différences se creusent
J’essaie d’éviter les discussions politiques. Beaucoup de gens s’énervent quand on parle de ça. J’en parle seulement quand je vois qu’on va pouvoir réellement échanger nos pensées. Je suis quelqu’un qui aime la paix. Je n’aime pas les gens qui ont toujours raison, qui ne connaissent que le noir et le blanc. Quand je parle avec eux, je ne peux pas avoir mes propres pensées.
Avant, quand il y avait la paix, les gens avaient tout simplement des positions différentes. On ne se battait pas pour nos points de vue. Aujourd’hui il y en a qui se battent, comme mon camarade de classe. Il y en a des deux côtés. Il y a des gens qui vont à l’armée parce que c’est leur devoir. Bien sûr, ils disent qu’ils font du bien, mais moi je pense qu’ils le font parce qu’ils n’ont pas le choix. Si un seul soldat refuse de se battre, il va en prison. Je ne connais pas de soldats volontaires, mais si j’en connaissais, je leur poserais des questions.
Savoir vivre
Oui je questionne le pouvoir, mais je n’aime pas les déprimes. Ce n’est pas agréable de sentir qu’on n’a pas de pouvoir sur sa propre vie. Alors je suis devenu plus actif, plus sage aussi après toutes les choses que j’ai vécues. J’ai plus d’expérience, ça m’a fait du bien. C’est une philosophie, mon verre est à moitié plein. Tous ceux qui ont du pouvoir sont des égoïstes. C’est un fait, on peut dire ça comme ça.
Tout ce qu’on a vécu depuis Maïdan a changé les esprits; pas mal de gens pensent autrement. Ça m’a changé moi aussi. Je n’aurais jamais imaginé jouer de la musique dans la rue, être musicien à Odessa. Et je ne suis pas le seul. Beaucoup de gens commencent à voir que ce n’est pas une question de raison ou tort. J’essaie de communiquer avec ces gens-là.
Avec mon ami Denil on parle souvent – des nouvelles, des lois, de l’histoire. Il est un grand patriote de l’Ukraine. Il m’ouvre les yeux sur des aspects historiques, les différences entre les Ukrainiens et les Russes. On parle des nations. Je dis qu’on est des frères, qu’on est le même peuple et il répond que la Russie est énorme, que c’est très asiatique en même temps. Je lui explique que la langue ukrainienne et le russe sont similaires par bien des aspects. Lui, il dit que l’Ukrainien est comme le Polonais, mais je lui ai montré que la grammaire est plus proche du Russe.
Je vois beaucoup de gens qui essaient de contribuer à la société. La plupart de mes connaissances veulent construire un nouveau pays de l’intérieur. Parce qu’un pays, ce sont des gens, et si on a des meilleurs gens, on aura un meilleur pays. Je crois que les gens ont commencé à penser comme ça et s’activer, à faire plein de choses. C’est peut-être différent dans d’autres parties du pays. Mais les gens commencent à s’aimer plus et à aider les autres – à avoir plus d’expérience, à être plus sages. Parce qu’avec beaucoup de gens sages et astucieux, on a un bon potentiel en tant que pays. Ça pousse les gens dans le bon sens. Pour ne pas avoir la guerre, pour avoir une belle vie.
Il y a aussi des gens qui dépriment mais parfois la dépression peut motiver. Ça prend du temps de souffrir un peu, mais quand tu te réveilles, tu as l’esprit plus clair. Pour certaines personnes, c’est plus de temps, pour d’autres moins. Beaucoup de gens s’entraident. Même si on ne se connaît pas, on peut aider. Un ami est venu à Odessa et je l’ai aidé à trouver du travail et un logement.
C’est étrange. On est au 21ème siècle, il existe plein de façons de résoudre des conflits, et la guerre n’est vraiment pas la meilleure. En fait elle ne résout pas du tout les problèmes. Alors si aujourd’hui on a la guerre, je crois que c’est parce qu’elle est nécessaire pour quelqu’un. Quelqu’un a besoin de la guerre. Mais je ne peux pointer personne du doigt. Je ne comprends pas la politique, c’est tellement loin pour moi. Je ne peux pas comprendre comment les choses se passent là-dedans. Mais il y a de la merde qui se passe en politique. Va comprendre comment on en est arrivé au point de résoudre des problèmes par la guerre. C’est un non-sens.
Ce qui m’a choqué le plus moi, ce ne sont pas les choses qui se passaient. C’est le fait que ces choses puissent se passer. Ce n’est pas la guerre qui fait peur, c’est la possibilité qu’elle soit dans les têtes des gens.

Rédigé par Costia et Eric D'haese, 28.07.2015, recrutés par ute
Thème Nah & Fern im Archipel 239 (07/2015)
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Ausgabe: 239 (07/2015)

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