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UKRAINE: L'après Maïdan


Fin septembre 2014, à l’initiative du Forum Civique Européen, une trentaine d’Européens de l’Ouest comme de l’Est, se sont retrouvés à Nikitsch, petit village autrichien tout près de la frontière hongroise. C’était une occasion d’évoquer l’évolution inquiétante des derniers mois en Ukraine avec Maksym Butkevych, journaliste et militant antiraciste de Kiev.
Archipel: Tu as participé activement au mouvement du Maïdan à Kiev. Comment a-t-il débuté?
Maksym Butkevych: L’occupation du Maïdan a commencé le 21 novembre 2013, après la décision du gouvernement ukrainien de ne pas signer le contrat d’association avec l’Europe. Le 30, lorsque le gouvernement a décidé d’y mettre fin et d’utiliser la force en envoyant la police spéciale antiémeutes, qu’on appelle le Berkout, la place s’est transformée en une protestation beaucoup plus large et le nom d’Euromaïdan est devenu simplement le Maïdan. Ce jour-là, environ 80 personnes ont été gravement blessées. L’excuse de la police était qu’on devait installer le sapin de Noël sur la place centrale Maïdan. C’est alors que les gens ont commencé à manifester contre la brutalité policière et cet Etat de non droit.
Depuis le début, les manifestations sur le Maïdan étaient des manifestations non-violentes et c’était un principe de base pour les manifestants.


A: A ce moment-là, qui était sur la place Maïdan?
M.B.: Il s’agissait de personnes de générations différentes. Les plus âgées venaient pour quelques heures ou apportaient de la nourriture aux autres. Les plus jeunes restaient tout le temps sur place. Si on parle du commencement, il y avait une majorité de personnes de Kiev ont été rejointes, petit à petit, par des gens de l’ouest, de l’est et du sud de l’Ukraine. Donc on peut parler de la présence de toutes les régions d’Ukraine. Peu après le Nouvel An, des gens d’autres pays sont venus sur le Maïdan, de Russie, de Biélorussie, d’Israël, ... On peut dire que la protestation est devenue internationale. Les langues parlées sur le Maïdan étaient aussi bien l’ukrainien que le russe.
Sur la scène centrale, il y avait des représentants non seulement de différents partis mais aussi de différentes religions, chrétiens, musulmans et juifs. Au début du mouvement de protestation, les partis politiques n’étaient même pas représentés. Je me souviens personnellement comment cela s’est passé. Au début les banderoles étaient faites à la main. C’est le 30 novembre 2013 que des leaders de partis ont rejoint le Maïdan pour prendre la parole pendant la protestation. Mais ce n’est pas eux qui étaient les meneurs.


On a beaucoup entendu parler de la présence de l’extrême droite ...
Il est vrai, pendant le Maïdan, des agents de l’ultra-droite étaient présents. Il y en avait, mais ils n’étaient pas nombreux. Il s’agissait d’un groupe qui n’était pas très populaire, parce que ses membres voulaient toujours provoquer des bagarres avec la police. Les représentants du Maïdan essayaient de les calmer. On les traitait de provocateurs travaillant pour Ianoukovytch.
C’était difficile à vivre pour nous parce que nous nous retrouvions à côtoyer des personnes qui nous menaçaient auparavant, mais pour nous il s’agissait soit que l’Etat nous écrase, soit que nous écrasions le régime, ce qui était pour nous le plus important. Ces gens-là, du Pravyï Sektor (Secteur droit), disaient toujours qu’ils étaient prêts à utiliser la force pour lutter contre le régime. Quand la bagarre a commencé, ils étaient au bon endroit, au bon moment. Mais aucun des représentants de Pravyï Sektor n’est entré au Gouvernement. Leur popularité est en baisse, comme on peut le constater avec le résultat des élections présidentielles. Le parti Svoboda par exemple, qui était bien visible sur la place Maïdan avec ses drapeaux, tirait sa popularité du fait qu’il était le seul parti d’opposition au régime de Ianoukovytch. Sa popularité n’en a pas moins baissé pendant le Maïdan et il n’est même pas assuré d’entrer cette année au parlement. 


Quand le Maïdan prend-il fin et quelle force le mouvement représentait-il à l’intérieur de la société ukrainienne à ce moment-là?
Le 19 janvier, des bagarres de rues ont commencé, parce que 3 jours avant, le Parlement avait voté des lois qu’on a qualifiées de dictatoriales.
Il s’agissait d’instaurer une sorte d’Etat d’urgence?
Oui, c’était en quelque sorte cela, mais aussi de limiter les organisations non gouvernementales et de les qualifier d’agents de l’étranger. C’est à ce moment-là que la manifestation est devenue violente. Ils ont commencé à blesser les gens, des bandits ont commencé à kidnapper et à torturer. C’est là que nous avons dit qu’il fallait aller jusqu’au bout parce que sinon, le gouvernement nous écraserait. C’est entre le 18 et le 20 février qu’ont eu lieu les bagarres les plus dures, beaucoup de personnes ont été tuées par des snipers. C’est à ce moment-là que le président Ianoukovytch a décidé de quitter Kiev d’abord avec l’argent qu’il avait détourné, pour ensuite fuir l’Ukraine. Pendant cette période difficile, j’ai pu voir la population de Kiev et d’ailleurs se mobiliser pour aider les blessés par tous les moyens. Ils ont compris que toute la société était concernée et je n’ai jamais vu dans ma vie une telle mobilisation de la population.


Est-ce qu’il y avait parallèlement au Maïdan à Kiev des actions ou des manifestations dans d’autres villes d’Ukraine?
Dans les régions, il y avait des Maïdans locaux, mais la police y était encore plus brutale, c’est la raison pour laquelle les manifestants ont commencé à occuper des administrations locales, ce qui a beaucoup aidé d’autres à se mobiliser.


Après le départ du président Ianoukovytch, à quel moment le nouveau gouvernement a-t-il décidé de mettre fin à l’expérience sur la place Maïdan?
Il y a eu deux phases. D’abord au mois de mars 2014, quand la Russie a décidé d’annexer la Crimée. Le pays est alors passé de la révolution à la guerre. Entre la fin du Maïdan et l’annexion de la Crimée – la période sans Ianoukovytch – il ne s’est écoulé que 5 jours. Beaucoup de protestataires ont alors commencé à se réunir dans d’autres groupes de bénévoles soit pour aider l’armée, soit pour s’occuper des personnes déplacées ou encore pour travailler sur les réformes des structures de l’Etat. Comme des gens étaient restés sur place jusqu’à la fin de l’été, l’Etat leur a finalement demandé de partir. (...)


Quels sont les mots clés du Maïdan et sont-ils restés pertinents après la fin de l’occupation?
La révolution de la dignité, les Droits de l’homme et du citoyen mais plus important, que la société commence à contrôler le gouvernement et les administrations plutôt que l’inverse. Aujourd’hui, le Maïdan perdure dans des réseaux, des gens, des ONG, des groupes de bénévoles qui tentent de régler les problèmes auxquels le pays est confronté. Ils n’attendent pas que l’Etat fasse quelque chose. Parfois ils pensent que l’Etat est incapable de régler quoi que ce soit et que la société civile est plus apte à régler les problèmes que les structures étatiques. Je veux préciser une chose, il n’y a jamais eu une telle mobilisation de bénévoles. On parle de milliers de bénévoles qui emploient tous les moyens pour aider des personnes inconnues qui sont dans des situations difficiles. Le mot «bénévole» est aujourd’hui très important alors qu’avant la majorité de la population ne comprenait pas ce que ce mot voulait dire.


On aimerait maintenant aborder la question des visions caricaturales présentes ici, en Europe de l’Ouest: l’opposition Est/Ouest en Ukraine, ou Russes/Ukrainiens. Cela rappelle la guerre en Yougoslavie.
On parle aujourd’hui du conflit entre Est et Ouest de l’Ukraine, mais la machine de propagande de la division du pays a été mise en place il y a déjà 10 ans par des conseillers politiques de Ianoukovytch. Les territoires séparatistes représentent une toute petite partie de l’est du pays, sans compter la Crimée qui a été annexée par la Russie. Les régions les plus liées à Kiev sont celles du sud et de l’est du pays. Si on compare le conflit en Ukraine avec celui des Bal-kans, il ne s’agit pas là d’un conflit ethnique, religieux ou de linguistique. Ce sont des gens qui parlent majoritairement russe, sont orthodoxes et Slaves qui se battent entre eux. Beaucoup de gens proches de la place Maïdan disent que ce n’est pas une guerre civile qui se passe là-bas. C’est une intervention de la Russie ou bien c’est un conflit financé par le régime russe.


Il semble que la région de l’Est, là où sont maintenant les forces pro-russes ou séparatistes, soit sociologiquement et économiquement assez particulière ...
La région du Donbass est effectivement unique: il s’agit d’une zone très peuplée dans les années 1920 où les habitants travaillaient majoritairement dans les mines, un travail physique très éprouvant. On y acceptait aussi des travailleurs avec un passé criminel ou bien sans papiers en règle. On dit souvent qu’il s’agissait d’aventuriers, parce qu’ils ne croyaient quasiment pas aux régimes au pouvoir. Ils n’étaient attachés ni à Moscou, ni à Kiev. On parle d’une zone très industrialisée et urbaine dont les villes se sont construites autour d’une usine ou d’une mine. (...) Leurs vies dépendaient des dirigeants des entreprises. Les gens vivant là-bas parlent du grand oligarque de Donetzk qui possède beaucoup d’entreprises comme de quelqu’un qui peut tout régler, il suffit juste de lui demander et il va arranger toute la vie et régler tous les problèmes.


L’ancien Président venait de cette région ...
Le Président Ianoukovytch venait de Donetzk, ainsi que ses adjoints et ses ministres, de même que le Procureur général. Un groupe régional dirigeait tout l’Etat. Quand le président est parti, les gens du Donbass ont pensé que les manifestants du Maïdan s’opposaient au Président à qui eux avaient accordé leur confiance.


La méfiance de cette population soit disant pro-russe ou séparatiste envers le Maïdan, Kiev ou le reste de l’Ukraine, est-elle juste de la propagande?
Les habitants du Donbass ont tous des amis, des parents ou des relations en Russie. Ils savent que les Russes, peut-être grâce au pétrole, ont un niveau de vie plus élevé qu’eux. Ils regardent la télévision russe et quand le Maïdan a gagné, la TV annonçait que les manifestants nazis avaient gagné et qu’ils allaient tuer les russophones, c’est-à-dire les gens du Donbass.


D’ici, on a l’impression que le gouvernement a agi de façon très maladroite, lorsqu’il a supprimé le statut de la langue russe comme langue officielle, par exemple.
Pour éclaircir les choses, le Parlement aujourd’hui est le même que celui qui avait voté les lois dictatoriales, le 16 janvier 2014. Quand Ianoukovytch est parti, les députés ont eu peur et ils ont tenté de faire leur possible pour sembler être aux côtés de la population. Malheureusement, ils ont surtout écouté les représentants idiots du parti ultra-droit Svoboda qui demandaient une diminution  du pouvoir de la langue russe.


Svoboda est donc un parti classé très à droite, très nationaliste. C’était la fraction ultranationaliste ukrainienne qui était derrière cette décision?
Oui, ils n’ont pas beaucoup de députés mais ils ont bien choisi leur moment pour proposer cette loi. En fait, comme les représentants du Maïdan avaient exigé de mettre un véto, cette loi n’a pas été appliquée mais la propagande russe l’a quand même utilisée. Au moment de l’annexion de la Crimée, les gens du Donbass ont pensé qu’un régime fasciste étant installé à Kiev, il fallait se battre pour qu’un chef d’entreprise vienne rétablir le régime tel qu’il était avant. Un nouvel oligarque, Rinat Akhmetov, par exemple. Mais cette fois-ci, il s’agissait de Poutine.
Il est logique de parler de l’idée de fédération, de donner différents statuts à différentes langues, c’est ok pour moi. C’est une question qu’on peut discuter, mais il y a un obstacle. Au moment de l’annexion de la Crimée, quand des espions armés sont arrivés et ont distribué des armes aux habitants qui croyaient à l’idée du Donbass, la Russie a aussitôt affirmé qu’elle n’admettrait pas la légitimité du nouveau pouvoir ukrainien tant qu’il n’y aurait pas de fédéralisation. De ce fait, il devenait impossible de discuter de la fédéralisation dans la mesure où elle était exigée par un Etat qui occupait une partie du territoire ukrainien. Cela aurait voulu dire qu’on acceptait les diktats de l’agresseur.


Il y a la guerre à l’Est, de nombreux blessés, des morts. Que va-t-il se passer avec l’arrivée de l’hiver pour les personnes déplacées à l’intérieur du pays?
On attend un hiver très difficile, et pas seulement à cause de la question du gaz et du pétrole. Ce sera une situation très dure pour toute la population ukrainienne, mais encore plus pour les personnes déplacées des zones de conflit. Aujourd’hui, les personnes déplacées sont assistées majoritairement par des initiatives civiques, des bénévoles, dans différentes régions. Malheureusement, les moyens de ces groupes ne sont pas énormes. Les déplacés ont peu de ressources personnelles et commencent à être dans un état psychique difficile. Nous essayons de solliciter les organisations et gouvernements internationaux pour recevoir de l’aide humanitaire pour ces personnes. 


On parle de combien de personnes déplacées en Ukraine, mais aussi de celles qui sont parties en Russie?
On n’a malheureusement pas de données exactes. En Ukraine, les chiffres officiels parlent d’environ 300.000 personnes, mais on sait qu’il s’agit plutôt de 400.000 à 500.000. On n’a pas les chiffres pour la Russie mais on peut estimer qu’il s’agit du même nombre. (...)


Qu’attends-tu des élections?
Le 26 octobre 2014 auront lieu les élections* et le parlement de Ianoukovytch va changer. Comme le pays est en guerre, il est plus facile de développer le sentiment nationaliste qu’auparavant. Par exemple, il y a un bataillon de bénévoles armés par des gens de l’ultra droite. Le bataillon s’appelle Azov, et sa réputation n’est pas très positive. C’est le seul bataillon de ce type parmi les 41 de bénévoles. Et il y a évidemment l’armée et la garde nationale. Donc, il s’agit d’un pourcentage très réduit par rapport aux représentants armés qui se battent à l’Est. Du côté pro-russe, il y a aussi beaucoup de fascistes qui se battent. On peut dire qu’il y des personnes d’extrême droite des deux côtés. Le retour à la vie civile de ces gens de l’ultra-droite qui ont participé à la guerre risque d’être problématique.
Pour revenir à la politique, le jeu politique sera certainement comme avant. Pour devenir quelqu’un qui peut prendre des décisions, il faut être riche, ou populaire et financé par des personnes riches. Ce qu’on peut constater maintenant, c’est que les politiques craignent les activistes du Maïdan et que cela influence leur comportement. Nous continuons à souhaiter que la société civile ait de l’influence sur le gouvernement. Celui-ci craint la société civile et entame enfin les réformes que nous attendons depuis longtemps. Nous ne sommes pas sûrs de la réussite, mais nous l’espèrons. Pendant quelques jours après le départ de Ianoukovytch, des changements du système s’étaient rapidement mis en place. Malheureusement, avec l’annexion de la Crimée, beaucoup de réformes se sont arrêtées. (...)
Le Maïdan faisait peut-être peur à Poutine ...
Pour Poutine, c’est le cauchemar. Il ne veut pas de cette auto-organisation de la société, parce qu’en Russie, ils ont mis en place un régime autoritaire très dur. Il ne veut surtout pas que la société civile s’organise. (...)


Pour terminer, on aimerait en savoir un peu plus sur toi, sur tes activités.
Je viens de Kiev et je travaille comme journaliste international pour différentes chaînes de télévision et aussi pour la BBC et la radio. Depuis longtemps, je suis un activiste social et en même temps le coordinateur de l’organisation No borders. Nous travaillons principalement avec les réfugiés, en particulier les réfugiés des anciens pays soviétiques, ainsi que sur la discrimination, le racisme et la xénophobie. Dans le domaine du racisme, nous engageons des poursuites sur les cas de violences racistes. Nous connaissons et surveillons les groupes qui commettent ces crimes. Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup dans le domaine de l’enseignement pour les réfugiés et aidons les personnes déplacées à l’intérieur du pays. Depuis un an, je travaille pour la radio libre d’Ukraine et à mon point de vue, c’est une radio très originale et unique dans le pays. Des journalistes professionnels se sont groupés pour créer une radio indépendante des oligarques et du gouvernement, qui donne un point de vue objectif sur la situation dans le pays. Ce projet avait débuté avec 10 personnes et n’était accessible que sur Internet. A l’époque, il s’agissait d’un projet bénévole, tout le monde travaillait gratuitement. Depuis quelque temps, nous tentons de trouver des financements car nous sommes plus nombreux maintenant. Aujourd’hui, nos programmes sont diffusés sur les ondes de la radio nationale. Après la chute du régime de Ianoukovytch, la radio nationale était très propagandiste et pas très objective. Les responsables ont décidé de changer quelque chose et nous ont proposé deux heures d’émission par jour sur ces chaînes-là. Nous allons obtenir 3 heures, mais notre objectif global est de pouvoir créer une radio libre civique indépendante du financement de l’Etat et des oligarques. Elle sera subventionnée par des citoyens.



* Entretien réalisé par Nicholas Bell pour Radio Zinzine, fin septembre 2014, à écouter sur <www.radiozinzine.org>. Pour les dernières nouvelles sur les élections, voir l’encadré. Cet entretien a été remis en forme et raccourci pour Archipel. Le texte entier est sur le site du FCE <www.forumcivique.org>.


 

Rédigé par Radiointerview von Nick Bell, 22.12.2014, recrutés par ute
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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 232 (12/2014)

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