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ZONES A DEFENDRE: Assignation à résistances

L’idée d’un projet de nouvel aéroport à Nantes était née dans les années 1960. En 1965, le préfet de Loire-Atlantique entame officiellement une «recherche d’un nouveau site aéronautique pour les régions Bretagne et Pays de la Loire». En 1972, la création d’une Zone d’Aménagement Différé (ZAD) est votée par les élus locaux des conseils municipaux et est instituée par arrêté en 1974, ce qui provoque, cette même année, des réactions d’indignation parmi la population de Notre-Dame-des-Landes. Le mouvement d’opposition au projet commence donc dans les années 1970 et c’est en 2007 qu’une première maison est squattée par des opposant-e-s sur le lieu du projet. L’acronyme administratif ZAD est repris par les opposant-e-s pour devenir Zone A Défendre.
Dans le prolongement de l’union sacrée autour de Charlie, l’union sacrée autour de l’antiterrorisme: quelle aubaine pour resserrer les rangs et museler toute voix discordante, toute contestation sociale, instrumentaliser l’émotion engendrée par les attentats de janvier et novembre pour poser les bases d’un nouveau mode de gouvernement hyper-normé, moralisé à la sauce manichéenne et polarisé, sommant indirectement chacun-e de choisir son camp, entre ralliement à une pseudo-unité nationale ou risque de mise au ban, par le fichage notamment, d’une société épurée de tout élément perturbateur et nouvellement parée de mille vertus.
Les évènements s’enchaînent
La très forte mobilisation du samedi 9 janvier 2016, à Nantes même, de 20.000 personnes et 400 tracteurs venus notamment de villes plus lointaines telles que Rennes ou Vannes a été un baromètre de la capacité actuelle de mobilisation, dans un temps très restreint (manifestation organisée en à peine une quinzaine de jours) des opposants au projet d’aéroport à NDDL et bien plus encore au monde capitaliste dont il n’est qu’un produit parmi tant d’autres.
Mobilisation de très grande ampleur relayée dans plus d’une trentaine de villes en France et même au-delà des frontières administratives de la France et prolongée le samedi 16 janvier par de très nombreuses autres initiatives de démonstration de résistance (occupations de places publiques et banquets et autres rassemblements en tous genres1) où dénonciation de l’état d’urgence et soutien à la lutte à NDDL allaient de pair.
Le but de cette manifestation était de faire une démonstration du rapport de force existant autour du projet de NDDL en faisant pression sur l’Etat pour qu’il fasse en sorte qu’AGO-Vinci retire sa plainte contre les habitants paysans dits «historiques» de la ZAD de NDDL assignés en référé expulsion depuis le 10 décembre. Il s’agissait là d’un premier avertissement des résistants à l’attention des autorités étatiques et de Vinci, comme on a pu le lire sur les glissières, taguées pour l’occasion, du périphérique nantais et les banderoles accrochées aux échangeurs en face du pont de Cheviré, lieu d’arrivée des cyclistes, marcheur-se-s et paysan-ne-s en tracteur.
Les journées d’actions des paysan-ne-s «historiques» de COPAIN 44 qui ont suivi (opérations escargot sur le périphérique), soutenus par les comités locaux et habitant-e-s  autoproclamé-e-s pour l’occasion «hystériques» de la ZAD, ont montré la détermination des différentes composantes de la lutte contre le projet d’aéroport et le monde qu’il sous-tend et le renforcement de leurs liens. Fruit d’un travail de chaque jour, ces liens se sont renforcés, l’ACIPA par exemple (Association Citoyenne Intercommunale des Populations Concernées par le Projet d’Aéroport de Notre-Dame-des-Landes) adoptant depuis peu une posture plus «radicale» comme en témoigne son récent manifeste Notre-Dame-des-Landes: nous accusons!
L’avis de l’expert…   
La mobilisation à Nantes du 9 janvier 2016 a été, selon moi, bien plus stratégique pour dénoncer l’état d’urgence que toute manifestation appelant à dénoncer frontalement ce dernier. En effet, les forces en présence dans cette contestation – autorités étatiques et économiques d’une part et myriade d’organisations de résistance plus ou moins formelles et de personnes aux idées, voire idéologies, parfois très différentes d’autre part – sont actuellement inégales (ont-elles d’ailleurs déjà été égales?), non pas en terme de détermination mais en terme d’organisation matérielle et institutionnelle, du fait du poids de deux cents ans de construction étatique française dans ses formes plus ou moins actuelles.
Au vu de ce constat, une stratégie d’opposition indirecte, de contournement – comme celle qu’a été la manifestation multiforme du 9 janvier à Nantes, renforcée par les 35 autres organisées partout ailleurs, jusqu’à Barcelone – me paraît plus pertinente et efficace qu’une opposition frontale comme celle de la manifestation du 30 novembre 2015 à Paris, place de la République, contre l’interdiction de manifester. Bien que je ne nie pas l’importance, notamment symbolique, de cette manifestation du 30 novembre, la répression étatique, dans un contexte d’état d’urgence post-attentats et de COP21, semblait sinon prévisible, tout du moins fortement envisageable.
La répression massive qui s’en suivit (340 arrestations et 317 gardes à vue) a en tout cas permis de montrer les moyens qui peuvent être déployés par les autorités étatiques pour intimider toute tentative de rébellion en France.
Au vu de l’ampleur des mobilisations de la première quinzaine du mois de janvier 2016, il semblerait que cette tentative ait à ce jour échoué. Il n’en reste pas moins que cette opération répressive de grande ampleur aura permis un fichage massif des manifestants et certainement une meilleure connaissance des réseaux de lutte divers et variés, ne serait-ce que par une cartographie des appels téléphoniques durant quelques jours. Il me semble aussi que ces mobilisations de janvier, si elles ont redonné courage et force à de nombreux mouvements ou organisations de lutte/résistance, ne suffiront pas à ébranler les volontés d’intimidation et de dissuasion des autorités étatiques les visant.
A la différence de la situation en 2012, lors des oppositions – surtout à Nantes mais ailleurs aussi – en France aux tentatives des forces policières de vider la ZAD (opération César), le réseau des comités de soutien est bien plus large, ancré et fort de quatre ans d’échanges autour de cette même lutte mais aussi d’autres telles que Sivens – dont certain-e-s ont d’ailleurs déclaré envisager de repointer le bout du nez sur le site même du projet de barrage version light, en cas d’expulsions à NDDL – , Roybon et Bure par exemple. En cas de démarrage effectif ou de tentative d’expulsion directe (par la force policière) et/ou indirecte (par exemple par la pression financière avec la menace de paiement d’astreintes journalières intenables comme il est en ce moment question avec les procès des habitants paysans dits «historiques») d’une partie et/ou de l’ensemble des habitant-e-s de la ZAD, les mobilisations et actions décentralisées en tout genre, partout en France, et même au-delà, seraient certainement très nombreuses, démultipliant les «fronts» et donc les mobilisations de troupes policières.
On pourrait donc s’imaginer ou s’attendre à ce que la stratégie gouvernementale actuelle d’intimidation par la peur de la répression ne se concentre pas sur le noyau nantais d’opposition, mais soit dès à présent vaste, diffuse, impromptue, inattendue sur l’ensemble du territoire afin d’atteindre et d’imprégner le plus grand nombre de personnes et réseaux possibles, à l’image du caractère souvent improbable et «illogique» des très nombreuses assignations à résidence depuis le mois de décembre 2015. 
Plus que la manifestation du 9 janvier à Nantes en elle-même et son potentiel de possibles débordements du cadre annoncé, il semble aussi que ce qui ait le plus gêné les autorités ait été qu’on touche, même à titre anecdotique, le temps de quelques jours, à un des rouages du système capitaliste, à savoir les flux de marchandises et de personnes, d’autant plus en période de frénésie consommatrice de début des «Soldes». Les protestataires ont attenté au «bien-être économique de la région et du pays», notion juridique invoquée par l’avocat de Vinci lors du procès du 13 janvier des paysan-ne-s «historiques» qui s’est soldé (lui aussi) par le renvoi du délibéré au 25 janvier2. Face à l’ampleur des mobilisations du 9 janvier et à la mobilisation de 2.000 à 3.000 personnes devant le Tribunal de Grande Instance de Nantes le 13 janvier, Xavier Huillard, PDG de Vinci, a certainement jugé opportun de tenter de brouiller les positions de chacun pour calmer les esprits et les corps en laissant entendre en fin de matinée qu’il n’était pas certain que l’aéroport de NDDL se fasse. De son côté, la justice refilera-t-elle «la patate chaude» – sport de compétition favori des administrations entre elles – au gouvernement en lui laissant le soin de la responsabilité d’une expulsion?
Et maintenant?
Toujours est-il que les perspectives à venir pour le mouvement de lutte à NDDL sont celles d’un appel aux collectifs et personnes soutenant la lutte partout en France et ailleurs à chantiers collectifs sur la ZAD, les 30 et 31 janvier, en réponse à l’appel d’offres lancé à la fin de l’année 2015 par AGO-Vinci pour une reprise des travaux. Ces chantiers collectifs ont pour but de renforcer les structures collectives matérielles, agricoles, défensives et festives existant à NDDL. Un appel à dons financiers et de matériel a également été lancé en soutien au paiement des potentiels frais liés aux amendes qu’auront à payer les 19 personnes interpellées pour «entrave à la circulation» lors des opérations escargot du 12 janvier à Nantes (procès prévu le 24 février). Enfin, toute tentative d’expulsion directe ou indirecte des habitant-e-s du bocage nantais, par les autorités étatiques, si elle avait lieu, se ferait a priori d’ici le mois de mars, si l’on veut bien (encore) en croire le calendrier de «l’Etat de droit», lois sur l’eau et de protection des espèces menacées obligent.
Aussi, au vu d’un rapport de force dont l’inégalité s’accentue avec l’instauration d’un état d’urgence en passe de devenir permanent en France, l’heure me semble plus être au travail d’intensification de l’organisation des multiples formes de résistances entre elles à différentes échelles, c’est-à-dire à leur coordination informelle, dont internationale puisque c’est aussi l’échelle du système capitaliste en action.
Alors que faire? Se situer dans la vague de fond, plus lente, moins spectaculaire mais profonde et se renforçant chaque fois un peu plus, ne laissant apparaître que l’écume des temps de mobilisations multiples, multiformes et sans cesse réinventées?  Sur la scène de spectacle, se donner à voir – et si oui, dans quelle mesure? – ou «disparaître» le(s) temps nécessaire(s)? Trouver le(s) contretemps et le(s) contre-espace(s), contourner tant qu’il est encore possible, ne pas coller le monde tel qu’il va mais être les sillages d’une multitude de tangentes. Voilà l’état de mes nombreuses interrogations et de ma compréhension des choses pour le moment.
Amsel

1. Plus de détails sur le site internet <zad.nadir.org>.
2. En début d’après-midi, le juge de l’expropriation du tribunal de grande instance de Nantes a rendu sa décision. Il confirme l’expulsion des derniers occu-pants «historiques» de la ZAD, mais sans l’assortir d’astreinte financière. Onze familles et quatre agriculteurs sont concernés par ces expulsions. Huit des onze familles se sont vu accorder un délai de deux mois, courant jusqu’au 26 mars.


Défendre la Zad
Le petit livre-appel «Défendre la Zad» vient de sortir aux éditions de l’Eclat. Comme son nom l’indique, nous espérons que ce sera une contribution à la victoire sur la nouvelle offensive des promoteurs de l’aéroport. Et plus largement, un vecteur de diffusion de l’esprit de la Zad, au-delà de sa stricte défense.
Le texte est d’ores est déjà lisible en ligne ici:
<https://constellations.boum.org/spip.php?article125>, et pour quelques sous en librairie. Du fait de sa sortie rapide, il est fort probable qu’il ne soit pas en rayon immédiatement, donc n’hésitez pas à suggérer à votre libraire préféré d’en commander rapidement.
Nous diffusons aussi des brochures d’entretiens sur la lutte de Notre-Dame-des-Landes et du Val de Suse là:
<constellations.boum.org/spip.php?rubrique69>
Nous sommes quelques habitant-e-s de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ou proches compagnons de route qui vivons au diapason de cette rébellion. Au sein de la Mauvaise troupe, nous travaillons depuis quelques mois à en récolter et à en colporter les récits à travers la publication d’une série d’entretiens et d’un ouvrage à paraître ce printemps.
Mus par un sentiment d’urgence, nous avons décidé de prendre la plume pour raconter et répandre partout ce pour quoi il faut défendre la Zad. Dans un monde où règne le «je», nous avons l’ambition de parler ici au «nous». Celui employé dans ce livre nous dépasse et se risque même à incarner, au fil du récit, une des paroles collectives d’un mouvement fort de son hétérogénéité. Il n’en est pas la voix unique, mais une tentative d’énonciation de ce qui se construit de commun et d’indéracinable, dans l’entremêlement vivant de nos positions et de nos expériences singulières.
Mauvaise Troupe
Pour contacter la mauvaise-troupe
<mauvaise-troupe(chez)riseup.net>

Rédigé par Amsel, 28.02.2016, recrutés par ute
Thème Nah & Fern im Archipel 245 (02/2016)
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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 245 (02/2016)

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