Que deviennent les initiatives locales qui avaient vu le jour spontanément après l’invasion russe de 2022 dans les régions frontalières ukrainiennes? Les volontaires étrangers y sont-iels les bienvenu·es? Nous avons cherché des réponses à ces questions lors de notre voyage en décembre dans les zones de guerre de l’est et du nord de l’Ukraine. Et puis mes ami·es Nastya et Genia qui avaient fui Louhansk pour l’ouest de l’Ukraine voulaient revoir le Donbass, avant qu’il ne soit trop tard.
Le dernier jour de novembre, nous avons donc chargé notre vieille voiture de jus de pomme de notre production maison et nous avons pris la route pour un long voyage de 3000 kilomètres. Parmi les nombreuses rencontres que nous avons faites pendant notre voyage, je ne mentionnerai dans ce rapport, pour des raisons de place, que les initiatives où les volontaires étranger·es sont les bienvenu·es.
Kramatorsk
Au bout de trois jours, nous sommes arrivés à Kramatorsk. Cette ville industrielle grise, qui comptait à l’origine 200.000 habitant·es, est située dans l’oblast du Donbass, à environ 25 km du front. Le Kremlin et Trump exigent sa reddition sans combat, y compris des zones environnantes. Depuis notre dernière visite en mai 2024, beaucoup de choses ont changé. La route d’accès habituelle passe par la ville de Pokrovsk, récemment tombée, donc elle est bloquée. Les autres routes sont recouvertes de filets sur plus de 50 kilomètres avant la ville pour les protéger des drones FPV[1]. En passant, on voit des rangées fraîchement creusées de tranchées interminables, larges, profondes et remplies de barbelés, qui rendent inimaginable une percée militaire. Dans la ville même, seules les stations-service sont protégées par des filets. Avant d’arriver à Kramatorsk, nous avons rendu visite à nos amis David et Lena à Dnipro, qui travaillent pour la grande organisation humanitaire ukrainienne Est-SOS. David évacue les gens des zones de front en tant que chauffeur et nous a montré des vidéos de drones russes sur son téléphone portable. Les chauffeurs ont des détecteurs qui leur permettent de se connecter à la transmission radio des pilotes de drones ennemis et de voir ainsi la même image que le soldat russe. Si sa voiture apparaît à l’image, il doit la quitter au plus vite, car en quelques fractions de seconde , elle pourrait devenir un piège mortel. Cette possibilité n’existe pas contre les drones à fibre optique, de plus en plus utilisés.
Nos impressions de Kramatorsk étaient mitigées. D’un côté, la ville est vivante, les trolleybus circulent et sont pleins de monde, on voit des familles avec des enfants se promener, les magasins et les cafés sont ouverts. Mais la guerre a laissé des traces visibles. Des parties d’immeubles sont réduites en débris par les tirs de roquettes. Les sirènes retentissent sans cesse, personne ne s’en soucie. Personne ne prête non plus attention au bruit sourd et aux vibrations des tirs d’artillerie proches, tout au plus regarde-t-on dans la direction d’où provient le grondement. Pendant notre visite d’environ 24 heures, c’était relativement calme. Les bombardements massifs n’ont commen-cé qu’une heure après notre départ et ont duré six heures environ. Des drones de combat ont dé-truit une partie d’un immeuble résidentiel, tuant deux femmes.
Vsi Poroutch, «Tous ensemble»
C’était notre première visite à cette organisation relativement petite. Au total, environ 80 bénévoles y travaillent, non seulement à Kramatorsk, mais aussi dans les villes de Lviv et Rivne, dans l’ouest de l’Ukraine. Svitlana Souyeva, la cinquantaine, est l’une des coordinatrices ici dans le Donbass, elle nous a accueillis très chaleureusement. Elle a mis sa famille en sécurité dans le centre de l’Ukraine. Avec d’autres réfugié·es, ses proches vivent dans l’oblast de Khmel’nitsky, à près de 1000 km à l’ouest de Kramatorsk, et tou·tes sont surpris·es que les habitant·es les traitent avec tant de gentillesse. Il y a maintenant une petite colonie de personnes originaires de Kramatorsk, ce qui leur facilite bien sûr la vie dans un environnement bien différent. À notre question sur son pronostic quant à l’avenir de Kramatorsk, Svitlana répond que son rêve, c’est de vivre ici, dans sa ville natale. En même temps, elle ne se fait pas d’illusions et prépare l’organisation pour se replier un peu plus loin du front. Toutes les autres organisations avec qui nous étions en contact ont des plans similaires. Vsi Poroutch distribue de l’aide humanitaire, surtout des médicaments, aux soldat·es et aux civil·es. Iels évacuent aussi les gens des petites villes et villages environnants, systématiquement bombardés par les Russes. Pour évacuer les personnes alitées, iels ont reçu deux ambulances de donateurs australiens. Selon les chiffres officiels, 2000 personnes handicapées vivent encore à Kramatorsk, ce qui cause des maux de tête à Svitlana. Comment les évacuer rapidement en cas d’urgence?
Svitlana n’aime pas non plus le fait qu’il y ait encore autant d’enfants dans la ville bombardée tous les jours. Tout le monde s’habitue aux bombardements, ce qui est encore plus dangereux. Même dans les villages voisins, où il n’y a déjà plus ni électricité, ni eau courante, des familles entières se cachent encore dans des caves. Une des raisons, c’est que les pères ont peur d’être di-rectement enrôlés dans l’armée à l’un des nombreux postes de contrôle. Vsi Poroutch a aussi des équipes de réparation. Après les tirs de bombes planantes[2] ou de drones d’attaque, elles se rendent dans les quartiers touchés, ferment les fenêtres cassées avec des panneaux OSB3 ou réparent les toits abîmés. Les personnes âgées ont souvent du mal à com-prendre que cette aide est gratuite.
Pendant les évacuations, les personnes qui fuient sont prises en charge par une psychologue et les gens de Vsi Poroutch s’occupent de les accompagner jusqu’à leur destination. Chaque personne a besoin d’un accompagnement individuel. Certaines ont perdu leurs papiers, d’autres ne veulent pas abandonner leurs animaux de compagnie. Svitlana raconte l’histoire d’une femme de 84 ans qui avait huit chiens. Les évacuations les plus dangereuses sont assurées par une unité spéciale de la police régionale, les Anges blancs.
Svitlana nous a vraiment impressionnés par sa joie de vivre, sa confiance et sa profonde huma-nité. Pour elle, c’est important de savoir que les gens vont bien après avoir fui. Ce souhait rejoint d’ailleurs les réflexions du directeur de la grande ONG Angels of Salvation, Dima Myshenin. Jusqu’à présent, la règle était qu’une personne évacuée pouvait emporter deux valises. C’est l’une des raisons pour lesquelles beaucoup de gens ne restent pas à leur nouveau «domicile» et retournent dans leur région d’origine, située juste tout près du front. Son idée serait de déplacer les vil-lageois des zones de guerre avec tous leurs biens et leurs animaux domestiques et de leur acheter des maisons simples dans le centre de l’Ukraine pour 200 à 300 euros. Cette forme d’évacuation est plus coûteuse, mais plus durable.
Vsi Poroutch accueille à bras ouverts des volontaires de l’étranger et les accompagne dans la vie quotidienne sur place pour éviter des prises de risque inutiles. Bien évidemment la situation peut changer, prenez contact avec le FCE.
C’était le début de notre voyage, qui nous a ensuite menés à Kharkiv et Soumy où nous avons rencontré notamment deux belles initiatives de «soupe populaire» qui accueillent constamment des volontaires étrangers. La suite du compte-rendu sera publié dans le prochain numéro d’Archipel.
Jürgen Kräftner, Membre FCE - Ukraine
- Pour First Person View, ils sont aussi appelés drones kamikazes. Petits, rapides et bon marché, les drones FPV sont devenus des armes de choix sur le front ukrainien.
- Ces bombes datant de l’ère soviétique, améliorées à peu de frais, détruisent complètement n’importe quelle position. Tous les bâtiments et les structures sont pulvérisés après l’impact d’une seule d’entre elles et ils en larguent soixante à quatre-vingts en une seule journée sur un seul site. 3. Panneau de lamelles qui ressemble à de l’aggloméré, mais en plus solide.
UKRAINE AVANT PROPOS
Les termes les plus courants actuellement utilisés en Europe occidentale en relation avec l’Ukraine sont probablement «lassitude de la guerre», «désertion», «corruption», «négociations de paix» et «cessions territoriales». Cela occulte la volonté persistante de résistance. La majorité de la population ukrainienne n’est pas prête à faire des concessions à la Russie et réclame justice.
Et en même temps, la guerre n’empêche pas non plus les débats ni les actions de protestation publiques comme les manifestations de l’été dernier contre le musellement des structures anticorruption. S’y inscrit une prise de conscience sur le fait que la jeune génération ukrainienne dispose d’une grande avance par rapport aux gens du même âge de nombreux autres pays européens quand il s’agit de relever les défis du 21e siècle. Ces jeunes savent (ou plutôt se rendent compte douloureusement) qu’aucune des libertés fondamen-tales et des droits humains ne leur sont garanti·es sans leur intervention, bien au contraire. Leurs parents et grands-parents leur ont parlé de l’Holodomor*, beaucoup savent que les plus grands poètes et penseurs ukrainiens ont été assassinés par le régime soviétique, iels ont entendu parler du crime de Tchernobyl contre la population ukrainienne, iels ont peut-être déjà vécu personnellement la période de la loi du plus fort dans les années 1990 et l’oligarchie qui en a résulté, iels savent, au plus tard depuis le Maïdan de 2013-2014, que ça vaut le coup de descendre dans la rue pour une société libre, et iels savent que leur voisin impérialiste veut asser-vir la liberté locale à tout prix.
Celles et ceux qui ont des ami.es à l’Occident ou qui y ont passé quelques temps se rendent compte que le confort et la tranquillité qu’ont vécue plusieurs générations d’Occidentaux en incite un bon nombre à faire l’autruche, à penser que les libertés fondamentales des sociétés démocratiques, fondées sur les droits humains, perdureront sans effort particulier et qu’il suffit d’une attitude pacifiste pour être sûr·e que le bruit de la guerre ne les réveillera jamais la nuit. Dans ce contexte, il me semble important que des jeunes (ou moins jeunes) d’autres pays partagent pendant un certain temps les mul-tiples formes de solidarité vécues dans les zones de front ukrainiennes. Beaucoup le font déjà.
Jürgen Kräftner, Membre FCE - Ukraine
- Extermination par la faim en république socialiste soviétique d’Ukraine et dans le Kouban (en Russie mais peuplée à l’époque majoritairement d’Ukrainien·nes) en 1932 et 1933 qui fit, selon les estimations des historien·nes, entre 2,6 et 5 millions de morts. Le Holodomor est reconnu par 33 pays comme un acte génocidaire ou d’extermination. Le Parlement européen l’a reconnu en 2008 comme un crime contre l’humanité, jugeant qu’il s’agissait d’une famine provoquée et d’un «crime contre le peuple ukrainien et contre l’humanité», et le qualifie de génocide en 2022.



